Pourquoi tout le monde a oublié Banlieue 13 ?

B13
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K2

Dans le genre "commentaire philosophique, sociologique et expertise criminologique inutile" voici un article qui vous servira très probablement à rien. Vous ne pourrez même pas briller en société en racontant onctueusement une anecdote apprise lors de cette analyse. Vous perdrez simplement cinq minutes.Ça te botte ? Alors, pourquoi tout le monde a oublié Banlieue 13 ? Avant que je mentionne ces 8 lettres et ces deux chiffres, ce film était probablement complètement sorti de ta tête. Il a été réalisé par Pierre Morel et est projeté sur grand écran en 2004.Plus de dix ans nous sépare de l'apparition des affiches qui faisaient sa promotion dans les rues. Comme moi, tu étais un chaland, un pré-ado séduit par la prometteuse bande annonce...Enfin prometteuse... Il va falloir étrangler notre esprit critique pour y trouver la promesse d'un divertissement de bonne qualité maintenant que nous sommes loin de l'adolescence.

https://www.youtube.com/watch?v=7EyoyHemQtc

Paris, an 2013. Une banlieue ingérable est en quarantaine. Cœur du trafic des parrains de cités dopés par l'image d'Al Pacino dans Scarface, la "polis" se meure. L’État a abandonné le quartier et des gardes frontières encadrent l'entrée de cette zone de non-droit.A l'intérieur on suit Leito, le propriétaire d'un immeuble "propre". Dernier de son genre, il est surveillé par des racailles en kevlar qui font rôtir des merguezs contre un bidon tiède. K2, l'homme de main du terrible Tar, se pointe avec ses potes pour récupérer des kilos schnouf dont Leito a pris possession.En bon samaritain, il les coupe à la javel dans sa baignoire dans l'espoir timide d'endiguer les fléaux qui gangrènent son lieu de naissance. S'ensuit une course poursuite spectaculaire qui finit dans le dernier commissariat de la B13 ; il ferme ses portes comme un kebab en cessation de paiement. Tar prends alors la sœur de Leito en otage et l'abandonne aux derniers flics pour qu'il le jette au trou. Shakespearien.

https://www.youtube.com/watch?v=Wm9qvqzefds

Dans le même temps, un certain Damien se voit confier la mission de récupérer une bombe perdue entre ces murs. Flic spécialiste de l'infiltration, il est choisit pour récupérer l'engin dans un temps record.Les plus hautes instances de l’État s'inquiète d'avoir "égaré" une ogive dévastatrice et instable au "milieu de la pire des banlieue". Il s'infiltre donc avec Leito, devenu son guide après une évasion spectaculaire, et cherche à sous tirer l'arme au redoutable Tar. Tu te remet de ce biopic à couper le souffle ?

En soi ce film est intéressant. D'une part parce que l'époque est propice à la spéculation sur les banlieues et que le film la dote d'un langage si spectaculaire pour s'exprimer que cela en devient ridicule. D'autre part parce qu'il incarne une forme de prouesse technique, impliquant la création d'un nouveau sous genre du film français qui sera fécond jusqu'à nos jours.La banlieue, même étymologiquement, c'est la périphérie. On parle d'une zone proche de l'agglomération, pour autant elle ne lui appartient. Cela justifie à son égard une différence de traitement entre les habitants du cœur de la ville, qui s'observent comme les plus civilisés ou plus simplement tendance, et les habitants des quartiers dortoirs, sujet aux migrations pendulaires, qui auraient toujours du retard dans l'adoption des usages.

De longue date, ces considérations ont primés et le terme "banlieusard" connotait autrefois une dimension extrêmement péjorative. A peine assagie, on comprends déjà que le titre comme le pitch ne réserve pas un traitement de faveur à l'image de la banlieue.On est donc en l’occurrence dans un traitement assez décalé du sujet. Ironie du sort, les banlieues française s'embraseront pour partie en 2005 et le climat sera pour le moins chaotique. Les émeutes se déclencheront dans plusieurs cités et légitimeront l’État d'urgence (on a tendance à l'oublier) afin de faire rentrer les choses dans "l'ordre". Dans banlieue 13, on est plus en présence d'un Ghetto, pas d'une Banlieue. "Ghetto 13", ça faisait tout de suite moins stylé.

Cela implique "un espace imposé par le pouvoir à une catégorie de population, un lieu ethniquement homogène, la constitution d'une micro-société interne et une stigmatisation venant de l'extérieur". Il est vrai que la seconde condition fait défaut, ce n'est pas une unique communauté ethnique qui occupe la Banlieue 13; elle aurait été verrouillé en l’état, donc avec l'ensemble des communautés qui l'habitait. Mais ça y ressemble quand même vraiment beaucoup relativement au traitement qui est fait de ces pauvres gens.On parle d'un "mur d'isolement" dans la Bande Annonce, et l'isolation serait légitimée par le danger ingérable qui émane de cet endroit. Ce mur est une protection pour ceux qui vivent à l'extérieur...

Sorti en 2004, l'action se déroule en 2013, potentiellement on se place dans un film d'anticipation peu sérieux ou de sciences fiction sans sciences (notamment parce qu'on a jamais vu moins crédible que cette ogive). En vérité, tout est très second degré et à partir du moment où on appréhende le peu de sérieux comme une toile de fond, on perçoit les clins d’œil du film.La présence de MC Jean Gabin, et d'une multitude de punchlines (quasiment en permanence) renforcent le désir de jouer avec l'image des banlieues que le chaland à en tête. C'est précisément le but; rendre kitsch une zone anxiogène dans l'espace publique. On sert sur un plateau d'argent ce que l'opinion pense y voir à cette époque; en réalité surtout l'individu rétrograde, conservateur ou mal informé.

La focale déforme volontairement l'image, et dans le film tout se prête à cette distorsion.Pour appuyer mon argumentaire, rien de ce qui pourrait paraître menaçant et qui relève de l'anxiogène n'est présent de le film. La violence physique est tirée d'un film de karaté chorégraphié, la sexualité est absente du film (ce qui est très rare, et d'autant plus rare que la soeur de Leito est en laisse aux pieds de Tar sans qu'aucune image ne fasse l'apologie du sadisme ou de la bestialité), et tout est grossier. Ce film est irréel, pas sérieux. Les images de 2005 peuvent faire penser à un climat anarchique, à un chaos terrible et sans limite que l’État de droit peine à juguler. Mais Banlieue 13 ne fait pas écho à une violence semblable. Il faut des caisses tunées, des coupes de cheveux tunées, des flingues qui brillent et une ogive nucléaire. Le film est une blague, et à ce titre il finit par une blague; comme si tout cela n'était qu'une plaisanterie. Même la prison ressemble à un complexe sécurisé, du niveau d'Escape avec Stalone et Schwarzy.Rien n'est sérieux, des tonnes de cocaïne trône sur le bureau du parrain de la B13 sous la forme d'îles flottantes.

Des archipels de blanches qu'il visite du bout d'un billet à longueur de journée dans sa chemise hawaïenne et son manteau de fourrure.Tout est prétexte à la rigolade, au détournement. L'infiltration du fameux Damien au début du film relève également de la pitrerie. Une fois le "Caméléon en place", il demande qu'on "envoie la sauce", puis révèle sa véritable identité. Il ne s’appellerait pas Bénito, mais Damien, serait un policier infiltré et place tout un casino clandestin (caché dans une épicerie) en état d'arrestation. S'en suit un échange de coups de feu d'un quart d'heure.A côté de ça Tar fait figure de parrain coké, complètement décalé. Il n'hésite pas a fumer ces hommes les uns après les autres s'ils ne remplissent pas leurs missions. Les hommes de lois, les politiciens, tous semblent corrompus et alimentent les profits de la banlieue 13.Au cœur de ce décor, prends place une intrigue molle; la page wikipédia du film en fait un synopsis avec Pronom+ Verbe + petit complément. En revanche, le dynamisme du film est assuré par une réalisation très vive. L'introduction de longues séquences vantant le Parkour comme mode de déplacement alternatif semble intéressante.

https://www.youtube.com/watch?v=cjibtmSLxQ4

David Belle est un des hommes à l'origine de ce sport qui s'est depuis popularisé (y compris dans d'autres films, comme Yamakasi, Les fils du vent, ou encore Prince of Persia pour lequel David a fait les chorégraphies, voir Brick Mansion le remake US de B13 avec Paul Walker et Belle dans le rôle de Leito devenu Lino). Ce mode de déplacement singulier se transpose très bien dans un univers urbain. L'ultra urbanisée banlieue 13 permet donc à Leito de fendre cette gigantesque friche à vive allure. Il fait des bonds de cabris sur tous les toits et répond en réalité de l'animal qui domine la géographie de ces périphéries.Son agilité extraordinaire il la doit à énormément d'entrainement et il a été distingué pour cela dans l'armée comme chez les pompiers, avait d’atterrir dans le cinéma.A ce titre, les deux comédiens sont très mauvais. Ils sont certes d'excellents performeurs, mais leurs lignes de scripts (qui sonnent déjà très faux) deviennent imbuvables entre deux coups de pied sautés. Ils manquent d'un petit quelque chose charismatique, d'une épaisseur, qui leur donnerait finalement un style inimitable de par leur double performance.Pour conclure, ce film ne livre aucune vision politique, sérieuse ou normalisatrice de la banlieue, une fois que la grille d'analyse sérieuse s'effondre. En revanche il met en scène une manière de dominer l'espace urbain et trouve des tours de passe-passe impressionnant pour canaliser cette énergie à l'image. Yamakasi était le premier du genre, mais B13 ajoute infructueusement un scénario différent et un environnement qui jouent son rôle "d’objet de curiosité".

Je vous le dirai souvent sur cette page, si vous avez quelque chose d'autre à faire; ne regardez pas ce film. En revanche si vous déplorez d'avoir oublié Banlieue 13, un petit saut nostalgique dans cet univers s'impose.

CinémaCharal