KUBARK: Toi aussi, deviens un interrogateur de la CIA.

Kubark
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Kubark est un cryptonyme. Un cryptonyme est un nom qui cache un autre nom et donc une personne, ou une organisation.Kubark c'est donc un nom de code qui rappelle le gout métallique du rideau de fer et va ravir les nostalgiques de la guerre froide (si tant est qu'il en existe). Car, "KUBARK", est le nom de code de la CIA pendant la guerre froide.Pour la petite histoire, la guerre froide est une période l'histoire qui oppose les États-Unis à l'Union Soviétique. La tension est sous-jacente, et il faut trouver de nouveaux moyens de montrer sa supériorité car la menace nucléaire plane sur le monde.Entre stratégies complexes de déstabilisation et conflits sur fronts interposés, chacun cherche à assoir une domination réelle, palpable. L'espionnage est monnaie courante, et le contre-espionnage à pour vocation de juguler la pratique.

C'est dans ce contexte qu'un manuel secret à destination des agents de la Central Intelligence Agency voit le jour. Rédigé en 1963, déclassifié (mais partiellement noircit) en 1997, vous pouvez aujourd'hui vous procurer ce manuel. La question à laquelle je répond aujourd'hui est la suivante; Qu'est-ce que vous allez trouver en ouvrant Kubark ?En principe vous n'auriez rien dû y trouver du tout, car nous parlons d'un document secret, confidentiel, le fameux "Secret Defense" écarlate que vous voyez sur les dossiers dans les films américains. Cela offre donc de prime abord, une touche de charme invasive lorsqu'on ouvre ce livre.

Grâce à la loi sur la liberté de l'information, des journalistes du Baltimore Sun demandent la déclassification du manuel et l'obtiennent. Ce document est un manuel pour mener un interrogatoire en matière de Contre-Espionnage. Il croise donc de nombreuses sources afin de doter les agents du meilleurs comportements possibles à tous les stades de l'opération et dans le cadre de tous les niveaux de menaces, afin qu'ils répondent au mieux à la situation. Aussi surprenant que cela puisse paraître, le manuel fait mention de "torture" au sens strict; à savoir des châtiment corporel et physique, "l'entretien coercitif". Mais il ne fait pas uniquement, voir relativement peu mention de cela. Une grande proximité entre un procédé d'examen psychiatrique/psychologique et les méthodes d'interrogatoire sont à relever. Cela signifie tout simplement que la violence est réservée, et que l'on sait que "La douleur extrême est à peu près assurée de produire de fausses confessions forgées comme moyen d'échapper à la détresse."

Tout l'objet du manuel est donc de permettre la classification rigoureuse des situations dans un catalogue de danger et de répondre avec mesure à ces considérations en toutes circonstances. L'interrogateur doit aussi être un analyste très habile pour détecter les profiles des interrogés afin d'organiser au mieux la collecte d'information en prévoyant ses réactions potentiels. On favorise ainsi l'analyse pour donner plus de poids aux actions qui vont suivre.Le manuel avance une sorte de pragmatisme dans la question nécessaire de l'interrogatoire pour le contre-renseignement. A bien des égards, le manuel est un code de conduite pour l'interrogateur, et la bonne conduite qu'il indique peut paraître déroutante. Pourquoi ? Précisément parce que nos fantasmes d'officier traitant terrible et inquisiteur se révèlent partiellement erronés.A ce titre, il peut être intéressant de relever que saluer son interlocuteur, être propre sur soi, montrer de l'intérêt pour l'interrogé, ne fait que renforcer le caractère humain de la discussion.

Ainsi, l'hypothèse de la violence habilement maitrisée par l'interrogateur dans un équilibre sensé de la peur dans la discussion, permet de sous tirer des aveux en culpabilisant l'interrogé. Il s'agit de jouer sur nos peurs, avec notre propre imaginaire, en ayant en face de nous quelqu'un d'humain, de sensé, d'intelligent, d'intéressé, voir de compatissant. C'est le "bon flic"; celui qui vous rassure et vous montre en déployant une certaine prestance, un grand respect des règles de droit (quitte à vous en informer) comme une curiosité à votre égard. Il passerait presque pour un pote quand il fait s'entrechoquer les câbles les uns contres les autres. Évidemment son mode de fonctionnement en tant qu'interrogateur est lié à votre niveau de dangerosité. Le manuel Kubark fait état de cette classification et le bon interrogateur est celui qui sait comment se comporter à l'égard du suspect en sachant évaluer le niveau de menace qu'il représente. Son comportement va donc s'adapter aux risques que vous représentez.

Mais Kubark insiste sur l'intensité du caractère humain, qui va décupler par la suite la nécessite et la légitimité du traitement qui vous est fait au regard de votre manque de coopération par exemple.Votre profil sera établit selon une grille impliquant 9 types de personnalité. On orientera les questions, les réactions etc... au regard du type qu'on vous a choisit. Vous serez naturellement plus sensible à certaines réflexions, ou manière de faire, en fonction de votre psyché. Ainsi, le "discipliné-obstiné" est enclin à avoir des collections, ce qui serait une bonne manière d'engager une discussion. A contrario il répondra très mal à une pression nette et ouverte, et risquera de répondre par une pression équivalente.Le brusquer apparaitra comme une très mauvaise approche. Tout est affaire d'intelligence, de ruse et de subtilité dans la manière d'aller cherche l'information.La torture, c'est aussi des marques de bienveillance. A l'égard d'une personnalité "optimiste" il faut favoriser cette politique de la main tendue. Une violence qu'elle estime indue aura vocation à la faire paniquer et ainsi se refermer brutalement. La coopération serait rompue par la faute des mauvaises diligences de l'interrogateur.

De facto, ce manuel vise à former et informer l'agent sur la réalité du terrain en généralisant. Il lui est adressé de précieux conseils, une synthèse de nombreux travaux, et des moyens d'être performant. Il doit connaître la langue et les coutumes locales, car il est décisif d'avoir un pied dans la culture des interrogés.Bien évidemment l'échelle des niveaux de menaces est capitale et vous ne serez pas reçu de la même façon selon la nature des indices qui convergent vers vous. Une simple suspicion sera différente de preuves matérielles irréfutables que vous vous adonnez à la confection d'explosifs artisanaux. Le rôle de l'agent est d'avoir connaissance de ces risques, autant que faire se peut.Enfin le manuel précise aussi le cadre de l'interrogatoire; rien ne doit être laissé au hasard. La chaise, l'éclairage, le bureau... Rien n'est abandonné à la fortuité. Bien au contraire, le bureau peut renforcer le caractère officiel de la situation et les éléments posés dessus pourront se révéler plus pesant, plus décisif. On a l'image de la source de lumière intense qui aveugle le sujet, ponctué d'un "Chai les moyenz de vouh fairre parrlay". En vérité, le manuel précise que le positionnement de cet éclairage est capital. L'éblouissement peut inhiber le sujet, le situer dans un cadre irréel. Mais il peut aussi l'agacer et représenter une agression qui serait un frein à sa bonne coopération.La question est avant tout de déterminer votre personnalité, vos réactions, pour vous mettre sur la voie d'un bon comportement.

Pour ce qui est de l'interrogatoire coercitif, c'est à dire celui qui sous-entends une violence physique et morale, les chances de succès sont aussi liées à une excellente analyse du sujet. Il s'avère que la violence pourra échouer là où l'interrogatoire "soft" a déjà échoué à cause d'un mauvais diagnostique de la situation. Les drogues et autres "stimuli" ne provoquent pas chez l'individu le même résultat selon sa personnalité.Le syndrome DDD ("Debility, Dependancy and Dread" ou "Faiblesse physique, dépendance et angoisse") explique assez bien ce qu'il se produit lors d'un interrogatoire. L'interrogateur revêt une figure paternelle, il est le maître de la satisfaction de besoins primaires et contrôle la situation. Il peut à ce titre choisir d'impliquer son sujet dans des exercices divers, parfois douloureux, qui vont le conditionner. L'autonomie de l'interrogé est mise entre parenthèse, puisqu'il n'est plus maitre de rien (autonomie, venant du latin auto-nomos, "celui qui fait sa propre loi"). Selon Farber, "le mal-être" induit par cet état, "serait pratiquement intolérable". En revanche, si cet état est prolongé, le sujet peut sombrer dans "une forme d'apathie défensive difficile à contrecarrer".

https://www.youtube.com/watch?v=IL0fdJ6JyYk

Extrait du film Unthinkable, qui traite du sujet de la torture dans un format thriller aussi poignant que dérangeant.

En somme, trop d'incertitudes passées un certain stade peut emporter la résignation. En outre, l'information obtenue par la coercition se révèle être un aveu extorqué par des moyens qui lui enlève un caractère sincère et par la même altère sa crédibilité. C'est une mauvaise information, extraite d'une mauvaise manière. Encore une fois, il faut faire preuve d'une certaine subtilité, possiblement plus encore en matière de coercition.En sus, il est intéressant de savoir qu'une fois que le point crucial de l'aveu est atteint, la pression doit retomber comme un soufflée au fromage. C'est un enjeu de clarté, de précision; il s'agit de dépolluer l'information qui va être livrée. Ce geste a de grandes chances d'être interprété comme une "récompense" par le sujet, qui va se satisfaire de la bienveillance et de l'humanité de son geôlier.Tout ce qui relève de l'interrogatoire dans son champ étendu est à prendre en compte.

L'arrestation doit avoir lieu dans une grande surprise afin de créer une "confusion mentale". Les heures qui semblent toute indiquées se situent très tôt dans la matinée, et à défaut seulement dans la soirée (Incomparable, mais la garde à vue française à l'issue d'une interpellation au domicile commence souvent aux aurores, la loi la permet de 6h à 21h). Quant à la détention, elle doit privée le sujet de son identité et ainsi se dérouler dans un endroit où il n'a aucun repère ni moyens de se raccrocher à la réalité.La privation sensorielle est un élément déterminant de l'aveu. Pourquoi ? Et bien le manuel cite Jon. C. Lilly; il aurait étudié les récits d'explorateurs et de navigateur. "L'isolation agit à la manière d'un stress puissant" et ces exemples évoquent que la peur est intense, décuplée, lorsqu'on se prête à l'exercice la première fois. "Les symptômes récurrents en situation d'isolement sont la superstition, un amour profond pour tout être vivant, l'impression que les objets inanimés sont vivants ainsi que des hallucinations et illusions.". A ce titre conditionné la privation sensorielle de la manière la plus aigüe possible permet une plus grande incidence en employant les autres leviers sus-cités.

https://www.youtube.com/watch?v=0nnekxGE0nM

Enfin, de nombreuses incertitudes règnent quant à l'efficacité de l'usage de la douleur. Certains profils vont entrevoir un moyen d'expier une culpabilité qu'ils auraient pu confessés, trouver du plaisir dans l'anticipation d'avoir mal ou ne simplement pas la craindre. C'est bien sûr un domaine peu détaillé, un instrument comme un autre cependant. Il se lie aussi bien avec la simple menace, qui interviendrait au cours de tous les conditionnements possibles. Il convient de bien comprendre à quelle personne nous avons affaire afin de correctement envisager son usage.Le très gros point fort de ce livre aux éditions Zones est de disposer d'une bibliographie qui permet d'étendre ses recherches sur le sujet. Très bien documenté, c'est agréable de poursuivre l'emmagasinement de connaissances sur ces sujets en partant du livre lui même. A côté de cela, nous sommes face à un manuel dont l'organisation et la rédaction empruntent une forme très banale. J'imagine que ce genre de consignes se retrouvent dans toutes les administrations, elles ont simplement vocation en l'espèce à ce que l'entretien, ou l'interrogatoire, se passe bien. Il standardise la pratique et il est surprenant qu'il s'attache à des considérations très précises, fasse référence à des études, des "sciences". On comprends que le déroulement d'un tel évènement ne laisse rien au hasard, et que le conditionnement est très travaillé.On apprends que recueillir l'information est un art, et qu'à son service des techniques très pointues sont requise pour obtenir des résultats.

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