"Sense 8", cas d'école d'une annulation

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Lettre ouverte aux chiens de la casse qui ont suspendu Sense 8, Marco Polo, Hannibal...Si tu es complètement absent de la média sphère et que tu ne regardes aucune série, la « déprogrammation » de Sensé 8 a dû te passer sous le nez.Même si tu es au courant de cette nouvelle, et que tu n’aimes pas ou ne regardes pas Sens 8, il y a de fortes chances pour que tu n’en aies rien à carrer de ce que je vais raconter. Ça ne va pas fondamentalement être le cas, car nous ferons de cette suspension un cas d’école. Et c’est sûr que la déprogrammation d’un truc t’as déjà donné l’impression qu’on te chiait dans le cœur.

Pour être clair, « Sens 8 » est une série américaine réalisé par les frères Wachowski.Ah on me dit dans l'oreillette que ce serait l'oeuvre des soeurs Wachowski... Les « sœurs » Wachowski. Oui, oui. A l’ancienne, on parlait bien des frères Wachowski. Ils furent considérés comme des pionniers, dès la sortie de Bound, leur tout premier film. Les deux frangins apportent des univers très riches, très complexes, tournés vers une modernité irréelle dans leur réalisation .Réalisateurs de Matrix, co-réal sur Cloud Atlas, scénariste et producteur (de V pour Vendeta par exemple)… Ils ont beaucoup de cordes à leurs arcs, et autant d'échecs. A chaque fois qu'on leur file un centime pour toucher une caméra j'imagine qu'on s'attend à un nouveau Matrix, mais c'est plus trop trop le cas.

Pour l’anecdote, ces deux énergumènes talentueux ont entrepris de changer de sexe au milieu de leur carrière pour devenir « Les Sœurs Wachowski ». Il ne nous appartient en rien de les juger, mais cela a probablement eu un impact sur leurs travaux (c'est clairement visible dans Sens 8). A ce titre, Sens 8 est la résultante de la rencontre entre un format revisité et d’une inspiration très particulière. La série est proposée sur Netflix et la deuxième saison est sortie il y a quelques semaines. L’intrigue implique une forme de prouesse qui conduit à reconsidérer la narration à l’image. En effet, l’élément déclencheur est  la « naissance » des huit personnages.Cet évènement génèrent des capacités psychiques hors du commun chez les protagonistes et leurs mondes commencent à se confondre. A partir de cet instant, ces individus qui vivent sur chaque continents, avec des histoires, des compétences, et un destin complètement différents, sont liés les uns aux autres. Rapidement, ils peuvent se « rencontrer » et discuter ensemble, puis partager des compétences qui deviennent communes au groupe de 8 protagonistes.Il n’y pas vraiment de personnage principal. Il n’y a pas non plus d’identité précise de chacun d’entre eux, puisqu’ils ne font plus qu’un.

Chaque personnage possède néanmoins ses propres aptitudes et un quotidien qu’ils partagent les uns à travers les autres. En somme, ils sont interchangeables. On compte dans le groupe que nous suivons ; un flic, une DJ, une héritière Japonaise, un conducteur de bus Africain, un malfrat berlinois, un acteur mexicain, une pharmacienne indienne, une hackeuse de San Francisco… Dès lors on comprend bien que certain savent se battre, intimider, mentir et qu’ils réservent tous une part de mystère. Ils mettent leurs sens et aptitudes en commun pour se tirer les chacun leur tour de situations houleuses.Si au début il n’y a rien de bien méchant et que tout semble merveilleux à l’idée d’être un « homo sensorium », très vite un personnage inquiétant qui répond au nom de « Whisper » commence à les traquer. Il fait partie d’une organisation internationale qui poursuit ces puissants mediums pour une raison qu’on ignore. Cette série est victime de grandes lenteurs, de répétitions, mais elle soulève une intrigue intéressante, parfois très alléchante. L’image est léchée d'ailleurs, tout est pensé. La philosophie de la série repose sur cette lenteur, sur l’envie de prendre du temps pour observer, comprendre chacun des huit personnages. Il y a néanmoins ce relent constant de « série blockbuster » qui éprouve le spectateur par un dynamisme très artificiel. C’est un film avec une intrigue molle auquel on donne plus de temps pour exister, se dénouer et se jouer devant nous. On s’attendrait volontiers à un format approfondi et il serait accueilli avec bienveillance !

Pourtant, il y a de longs moments où rien ne se passe. On surjoue un peu, on surestime le potentiel divertissant de l’exploration sensorielle des personnages. C’est bien dommage que cette série bâtarde, à mi-chemin entre l’action et le drame, imbibée de science fiction, souffre tant de tous ces points négatifs. La moralisation très fréquente et les scènes de vie qui sont des carrefours où on repense notre vie et notre éthique six fois par épisode, sont dur à encaisser.On peut également mettre en exergue le côté très sexualisé, et par extension « Gay Friendly » de la série. Les différentes communautés sont très représentées et les orgies sont fréquentes. Les sens partagés permettent de s’adonner à des parties de jambes en l’air par projection plutôt perchées.

Allez, on arrête d’enculer les mouches et on s’attaque au problème. Pourquoi Netflix arrête la série ?

On est passé d’une saison deux très attendue, avec une saison 3 « dans les tuyaux », à R, rien du tout, annulée, abort mission. Pourquoi tant de haine ?

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Initialement on prévoyait 5 saisons pour cette série. Et Netflix bégaye à la fin de la seconde. Cette société qui louait des Dvd par correspondance avant d’emprunter avec succès le virage numérique imposé par le streaming, est aujourd’hui productrice de nombreux divertissements de cet acabit. Mais ils ont les yeux plus gros que le ventre et se lance dans des croisades du divertissement en permanence. On cherche un sucès immédiat et retentissant, sinon ça n’a pas d’intérêt et on les entends crier sur Twitter « Rideau ! Terminé ! ». L’argument c’est :  We can’t make it work, sry bro“

The reason we’ve taken so long to get back to you is because we’ve thought long and hard here at Netflix to try to make it work, but unfortunately we can’t.

Ce tweet répondait à une pétition plutôt costaud et des milliers de larmes répandue sur twitter avec un hashtag dédié.Au final on ne sait pas très bien pourquoi, et si la série va revenir un jour. Ils sembleraient que les sœurs Wachowski soient retenues ailleurs, que les acteurs soient en désaccord avec la ligne ; c’est le zbeul quoi. Après la fin annoncée de The Get Down par Netflix, ça commence à faire beaucoup. La saison 4 d’Hannibal n’a pas pu voir le jour à cause du manque d’entrain de la communauté, qui s’était pourtant amplement mobilisée aux portes de la déprogrammation. Hannibal n’a rien à voir avec Netflix, mais on se demande si les producteurs ne recherchent pas la viralité absolue au détriment de la diversité, de la recherche... Si Netflix, en tant que producteur et donc propre fournisseur d’une partie de son catalogue ne cherche qu’à lancer de gros succès pour en tirer un paquet de pognon, à quoi va bientôt servir leur catalogue ? Faut pas oublier qu'ils avaient déjà annulé Marco Polo à la fin de la saison 2, servant un spin off sur le moine chinois aveugle et karatéka à la cour du Khan, pour se faire pardonner. Là ça commence à suffire.

C’est beau de franchiser comme ça des succès et en faire un générateur d’oseille chaque année, de se réserver et de vendre les exclusivités. Mais une série c’est une promesse. Quand des producteurs de cinoche décident de se lancer dans un « deux » (voir un 5 ou un 8, pour Mission impossible et Fast and Furious), bien à l’image du premier voir caricatural, c’est très moche à voir. Est-ce que le monde de la série va tomber dans cet écrin ? Le modèle du pilote va-t-il dégénéré ? Entre les types qui sont chaud de faire attendre leur communauté pendant 25 ans pour une troisième saison, ceux qui parviennent à faire durer l’intrigue 50 berges, Netflix fait pâle figure. D’autant que, Sense 8 ou pas Sense 8, ces succès sont semblables ; House of Cards, 13 reasons why… C’est du divertissement pur et dur, un truc pascalien en puissance. On occupe nos heures et nos jours avec, à plus savoir quoi foutre de tous ces destins brisés et rapiécés, de président machiavélique ou d’adolescente dépressive qui met sa vie sur cassette. La synthèse de tout ça c’est quoi, à part une immense perte de temps ?

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C’est de ça dont je me rends compte quand ils annulent une série. Un truc réchauffé, bien moins créatif que nos classiques. Sans adhérence unanime, sans adhésion totale, on arrête tout. L’intrigue lancé, l’univers crée, rien n’est important. On prend les mêmes et on recommence. Et au final on se retrouve avec de la merde en barre en permanence, la chronologie des médias française leur parasite tout ce qui n'est pas exclusif, et à coté de ça on s'en ficherait presque tant tout est consommable rapidement. Quelque chose prendra bien la place de ces succès en demi teinte; telle est la politique de la maison.Autrefois, il y a des séries que peu de personnes regardaient qui existait grâce à Netflix. La seule impression que ça laisse c’est qu’internet ressemble de plus en plus à la télévision. Dans la vente, elle en copie les modèles de réussites sans inventivité (et elle a le culot de lui revendre). Tout le monde finira par regarder la même merde en différé sur la toile, au lieu de la regarder en même temps sur une chaine. Et si on décide, faute de quoi que ce soit, de ne pas reconduire le spectacle, alors il n’aura plus lieu.

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Show Must go on !

C’est pas moi qui le dit, c’est Freddy Mercury. Avoir moins d’ambition dès le départ, et ne pas faire adhérer des gens à univers qui nécessite 5 saisons pour exister (soit près de 50 heures de ton temps), devrait constituer une norme. Construire une intrigue en 10 heures est déjà un exploit fantastique. C’est le format exponentiel qui produit cette lassitude, et donc leur mise en échec, autant que leur refus de se dépasser qui conduit à l’agacement.

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La forme du Show et la manière de le vendre ont changés. Il est à déplorer qu’au lieu de réfléchir on abandonne systématiquement. Si on regarde de plus près l’histoire du cinéma, il est bien question de dynamisme dans la narration. Méliès rivalisait déjà d’ingéniosité pour raconter une histoire à l’image en s’affranchissant du réel. C’est une information, une histoire, un destin court, qui se raconte au travers d’un effet qui n’appartient pas au réel. La magie du cinéma.

https://www.youtube.com/watch?v=SVRj1BgAXFc

Le format de la série permet de s’affranchir d’une intrigue qui se pose et se résout en 1h30. Mais d’un point de vue commercial, ce même format nécessite une adhésion plus longue, une forme rare d’enthousiasme. Il faut stimuler l’attente et servir le fan, alimenter une communauté, une "tribu".Le problème de Sens 8 est d’avoir désiré emprunter ces codes anciens pour onéreusement les renouveler. Aucune série ne montre une dizaine de pays d’un plan à l’autre, comme par magie (dès la première saison ? Frapper fort okay, mais ils ont juste mis un coup d'épée dans l'eau assez violent pour la casser). Même si l’intrigue est ponctuée de longues scènes qui nous poussent à repenser nos vies, il y a quand même des explosions et des hélicoptères. On est à la croisée des chemins, mais l’esthétique qui n’a pas a être repensée va souffrir du fond qu’on se refuse à repenser malgré l’entrain des fans. Voilà une promesse non tenue qui finira par couter cher à Netflix. Cher, tout simplement parce que la plateforme peine à créer de nouvelles communautés.

Même si ses marges gonflent, que les abonnés augmentent, on finira tous par avoir une sensation dégoutante dans la bouche quand le coup de cœur va s'arrêter pour être remplacé par un bullshit pour adolescente sans queue ni tête.  Le soucis à se faire c'est de regarder impuissant cette standardisation, qui commence, et de continuer à payer pour les trois ou quatre films que Netflix ajoute chaque semaine. Des films qui en France, sont presque tous des produits de l'époque 2000-2010, qu'on a déjà bien rodé, et qui vont progressivement perdre leur intérêt. Donc arrêtez de déprogrammer des trucs, soyez minimalistes, moins gourmands ab initio, et envoyez du lourd bordel. D’autres plateformes, comme Outbuster, proposent des films qui n’ont que peu de visibilité. C’est là qu’on trouve les pépites qui font le cinéma, et c’est précisément l’image que véhicule leur équipe. Si vous êtes fan de trucs un peu perché, je recommande grandement. Des vitrines différentes existent encore, et tomber dans l’illusion de la super série clé en main ça casse les reins. Le jour où ces types se lanceront dans la production, ce que je leur souhaite, on aura droit à quelque chose de grand.

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TélévisionCharal