Lettre à M. le législateur de la loi sur les paquets à dix balles

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Je bois, je fume et je vous emmerde bis répetita« La cigarette est une arme de défense contre les imbéciles et le jus de chique protège les moutons de la gale » disait autrefois le professeur Choron. Il est fort possible que ce soit toujours vrai (bien que je ne sache pas si le jus de chique peut aider vos moutons).Au pays des lumières, on désire ardemment éteindre la lueur des cigarettes. Il faut étouffer partout, tout le temps et par tous moyens, la fumée dégagée par ces bâtons blancs. Cette indélicatesse mérite de porter des noms, des visages. Ceux des grands censeurs de libertés, qui s’en réclament à tout instant. Ceux des gens qui interdisent et élèvent au rang de crime par des moyens détournés le simple fait de fumer. L’exception culturelle qui protégeait autrefois le tabac se meurt doucement.

On prend à l’heure qu’il est, contre les dorures des cabinets ministériels et bientôt dans la fougue des débats de l’hémicycle, les mesures nécessaires pour que son prix grimpe inexorablement vers une somme exorbitante.On servira à qui veut l’entendre un enjeu de santé publique, la poursuite d’une trajectoire louable et identifiable. En effet, on a souhaité bannir la clope des théâtres, des gares, des cinémas, des avions, des publicités, de la salle des restaurants et des cafés, et bientôt des tabacs, par le biais insidieux d’un prix prohibitif. Il eût fallu être aveugle pour ne pas remarquer la disparition de ces gens qui fument.Bientôt, peut-être que seul le riche sera libre de fumer, ou que le badin devra s’appauvrir encore pour avoir au fond de la poche ce petit plaisir. Un plaisir mortel, dangereux, et les fumeurs le savent. Sur chaque paquet, devenu « neutre », on colle une étiquette qui informe des risques encourues, photo à l’appui. Ces risques le poursuivent en permanence, et il n’est plus libre de choisir. 

Choisir de fumer, choisir de mourir un peu. C’est ainsi que la cibiche est perçue et il est impossible de la montrer autrement. Fumer c’est une liberté. Une liberté qui emmerde plein de gens et qui rend malade, certes. Mais une liberté. Une liberté qui disparait, qui s’amenuise, qui se fatigue, car partout où nous avons encore le droit de l’exercer contre un vil prix, elle fait chier.Cette liberté, c’est en outre par d’odieux processus qu’elle est enlevée. Toujours un petit plus.Pourquoi ? Parce que le tabac tue. Cette évidence n’a échappée à personne ; ni aux fumeurs, qui font bien ce qu’ils veulent des jours qu’on leur a donné et de l’argent qu’ils s’échinent à gagner, ni aux non-fumeurs qui au mieux prônent le laisser faire et au pire clament à longueur de temps la nocivité de cet apparat. On parle d’une « mortalité évitable » (le 4 juillet 2017 lors du « discours de la méthode » de Monsieur Edouard Philippe), comme si chaque fumeur coutait en vivant. On lui dit par là qu’il devrait cesser d’une manière ou d’une autre sans quoi il accélèrera son destin. Les philosophes comme les statisticiens riraient de cette formule, de cette mortalité que ce brave conglomérat bureaucrate va nous épargner.

La vérité c’est qu’il n’a jamais existé d’Etat aussi paternaliste à ce sujet. Celui qui veut sauver les siens, les protéger en leur ôtant la tige à la bouche. Après avoir longuement alimenté un monopole et fait fumer ses citoyens, on voit ce grand timide se retirer en augmentant lâchement le prix des paquets. Le grand lâche est pourtant présent partout dans cette affaire ; il réserve par la loi les conditions de vente au détail du tabac, soumet le régime de vente à l’obtention d’une licence qu’il délivre à des etablissements particuliers, et compose enfin ce prix au travers d’un régime fiscal très spécifique.80% du prix d'un paquet revient déjà à l’Etat par ce biais. Le fumeur est pour ainsi dire le plus gros pigeon qui ai jamais existé dans l’histoire de l’administration fiscale. Il choisit cette spoliation pour avoir le droit de fumer, et demeure persona non grata presque partout.A contrario, jamais l’Etat n’a laissé le droit au tabac d’être tel qu’il doit être. Le fumeur est contraint à l’empoisonnement contre des fortunes, il ne peut pas être maître de son exploitation et rien ne vise dans les actes de l’Etat à assainir les paquets. Il est connu de tous que ces paquets réservent des additifs et des agents dont on se passerait volontiers tout en restant maître de sa vie et de sa consommation.

Au lieu d'assainir le paquet pour commencer, il faut matraquer. Il faut assainir la population progressivement. Les mentalités ont changées, et le fumeur n’est bienvenu nulle part. Le fumeur a changé avec elles ; il ne viendrait l’idée à personne de fumer dans un avion, un cinéma voir à l’intérieur d’un restaurant. Le fumeur est pourtant polis et élégant ; il fume où il peut, là où il doit. Il sort, s’assoit où de droit. Si cela n’est pas interdit, un citoyen soucieux (aussi impolis et inélégant) de votre santé se chargera de vous dire d’aller fumer plus loin, ailleurs. Le fumeur occupe les terrasses en hiver, faute de pouvoir intoxiquer l’intérieur, et respecte ce régime. Le non-fumeur prend le soleil où bon lui semble, s’assoit à son tour dehors lorsque les conditions sont favorables, et se plaint encore et toujours.

Celui qui résiste aujourd’hui, c’est celui qui fume. Il résiste contre cet hygiénisme à deux balles et ce paternalisme fumeux qui veut devenir une norme.Mais il est lâche aussi, car il a laissé faire. Il ne résiste en rien lorsqu’il se fait enfler dix balles pour ces vingt clous de cercueils. Il se fait juste enfler pour le bon plaisir du gouvernement, qui ne sait plus sur quelle jambe danser pour s’en prendre à des fatalités. Il ne résiste en rien en se pliant aux règles qui vont le faire disparaître. Il ne résiste en rien en fumant là où il doit, en clamant que la vie est une fête et en arrêtant un temps plus tard. Il ne résiste pas en jetant son mégot où il doit, où on lui dit de le faire gentiment. Il ne résiste plus car c’est quelqu’un qui n’est rien, quelqu’un de pressé, qui écrase difficilement son mégot sur le bitume en étant obnubilé par l’idée qu’il doit arrêter et qui prends une prune parce qu’il ne l’a encore pas fait au bon endroit. Continuer c’est le mal absolu, alors mettons lui des grands coups de latte partout où il a mal pour qu’il arrête.

Voilà la norme, celle qui a été décidée en haut lieu et que le petit peuple doit appliquer en silence. Là où le procédé se montre particulièrement vicieux, c’est qu’il se concentre sur un prix progressivement prohibitif. On compensera ainsi la disparition de ceux qui n’ont plus les moyens par les pigeons qui continuent de payer. On fera ainsi des pauvres toujours plus pauvres, et un Etat à la figure sympathique et bienveillante.Les fumeurs vont disparaître. Ils n’ont plus vocations à exister, ils sont choses du passé. Ils vont mourir avec le souvenir de ce bâton blanc qu’ils ne pourront plus s’offrir jusqu’à l’heure funeste de son extinction. Bien des légendes ont commencées une cigarette à la bouche, et si cette liberté doit devenir une nostalgie nous y sommes excellemment bien préparées. On ne verra même pas ces seize millions de fumeurs disparaître car cela fait longtemps qu’ils ne sont plus là.Il est curieux de voir que certaines personnes n’ont pas les mêmes libertés que les autres, qu’ils sont chassés et punit sans cesse. Que ces vilains petits canards ne fassent rien pour sauver leurs garettecis, c’est une chose, mais que l’Etat se vante de poursuivre son action bienveillante en est une autre.

Choron s’élevait autrefois pour cracher dans la bouche des hygiénistes, Gainsbourg aussi, Artaud discutait de la légalité des drogues et stimulants dans une lettre pareille. Mort, sans images de lui-même, le fumeur est dépossédé. Livré à lui-même, dans l’acte individuel de l’achat qui s’apparente à un tabassage en règle, et qui va devenir une saignée comme on n’en a jamais connu par chez nous. Les heures glorieuses de la cigarette font desormais parti du passé si personne ne s'organise pour faire valoir cette liberté et en montrer le plus beau côté. Alors je ne sais pas quoi proposer, mais je connais les mots qui pendraient à la bouche de ces anciennes idoles indisociables de leur tabagisme. Un commandement proche de celui serait tombé du ciel...Fumons partout, qu’on les emmerde.

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