L'utopie libertine: entre philosophie et fornication

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L’utopie libertine ou Le monde de l’entreprise criminelledécomplexée

Si, à l’heure de la grossière et permanente inflation législative, certains se demandent encore pourquoi nous respectons la loi et surtout pourquoi des entorses à sa bienveillante autorité subsistent ; cet article a été écrit pour vous. Nous nous pencherons sur la vision des philosophes libertins et leur culte de la transgression comme un objet de réflexion criminologique.

La criminologie a pour mission première, tant du point de vu de l’analyse d’un individu particulier que d’une société donnée, de faire la lumière sur leurs rapports aux crimes.

Si un courant parmi les autres s’est donné pour crédo, et paradoxalement pour seule loi, de vivre dans une transgression opulente, il s’agit bien des libertins. Philosophes pour certains, pornocrates pour les autres, ces gens de toutes les époques ont donnés leurs lettres de noblesses à un culte précurseur et à de multiples égards tout à fait d’actualité.

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Bien à côté de leurs pompes (des chaussures à boucles pimpantes et écornés), il faut le dire, il y avait pourtant une cohérence et une véritable profondeur dans ces traités de mauvaises vertus déguisées en scènes de vie peu commune. Il y avait sous le foutre et la saleté, une rare intelligence. On peut dire, que dans son courant difficile à situer, la continuation et la propagation de ces thèses de voyageurs, de nobliaux, d’esthètes ou de dandys, sont la résultante d’un système ferme (Dure est la loi) et naïvement évident (mais c’est la loi). La morale omnipotente n’avait pas vocation à se montrer violée, et la loi reposait sur elle. Le bienêtre de la société également, il est évident que le meurtre soit proscrit par une autorité censée, alors pourquoi en faire l’éloge ? Pour un libertin, la vraie question serait ; laquelle de ces deux évidences est la moins contestable ?

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Il faut se demander ce qui nous pousse intimement à vivre selon la loi, et non selon nos désirs, et ce qui expliquent dans cette perspective précise pourquoi nous en sommes toujours là, esclave de la morale et affamé de désir. Mais aussi ce qui pousse inlassablement à enfreindre, dans une nature humaine particulière, au visage poudré et moucheté, aux dents jaunes et tranchantes, ces codes sociaux, moraux, et intemporels.

Qui me dicte ? Et quelle allégeance lui dois-je ?

Commençons par le fin mot : nul autre que moi-même ne me dicte, et je ne dois pas la moindre allégeance à un autre que moi. On dirait cette utopie disparue, oubliée, morte et enterrée. Quiconque se plairait à se revendiquer, alors même que nous vivons dans un monde de complainte permanente et de réclamation infantile, se verrait radier. Il disparaitrait purement et simplement pour avoir individuellement fait part de sa propre nature, pour avoir imposé le pouvoir dont il dispose sur l’autre. Tout le monde se fiche bien des passions de nos jours.

L’égoïsme primaire est déguisé par la politique, on voulait le voir disparaitre au profit du groupe, du respect de l’autre, il en est devenu le roi. Quid du moi, alors même que cette politique spectacle serait la manifestation la plus théâtrale et spectaculaire d’ambitions individuelles et honteusement dissimulées. On voit rôder partout l’égo des uns et des autres, sans qu’ils aient la décence de se présenter nettement. Toujours voilé par une institution, par une façade politique et légitime, sinon juridiquement justifié, ou par le résultat d’une décision de ces organes, il y a l’homme dans toute sa splendeur sous les artifices de la société. Chaque jour est une démonstration flagrante de la nature humaine qu’on ne présente pas. Ces passions ne sont plus authentiques, et on flaire à des kilomètres la fausseté, le mensonge, la manipulation et l’affairisme. A la vérité, on parle de tout, sauf de la nature humaine.

Artaud écrivait « Là où ça sent la merde, ça sent l’être. », non moins parce que l’obsession de la putréfaction, du non-sens, de la perdition de l’être le poursuivait comme une odeur de chiasse tenace sous une godasse, que parce que la face de l’être qu’il dépeint est abject en plus d’être abscons. Cet égoïsme n’est donc pas totalement disparu, il est simplement mal reparti, mal réclamé, mal géré par celui qui le possède. C’est cet être révélé, cette nature véritable, que le libertin criait avoir trouvé à qui voulait bien l’entendre (moins fort que les murmures insolents de Guillotin, le grand égalisateur).

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Pour justifier une obligation, il n’y a rien de plus facile que de démontrer qu’elle se trouve dans la nature des choses. Apprendre de la nature des choses, c’est stricto sensu, détruire les illusions que l’on nous présente. La conviction que le monde n’est pas fait comme on nous dit de le penser est une vertu pour celui qui va transgresser. Cette ambivalence, ce double monde révélé (celui que l’on présente et dans lequel nous sommes dominés, et celui que l’on découvre dans lequel nous sommes prétendument libre) justifie en se focalisant sur la véritable nature de l’homme n’importe quelle passion qui le traverse.

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Il faut garder en tête que la passion qui le traverse est la sienne. A juste titre, elle lui appartient, il en est le récipient mais aussi l’autorité. Il peut décider de la faire naître, de la poursuivre, de la continuer, de la nier et de la refouler, comme de l’accomplir. Celle-ci entrera bien volontiers en conflit avec une norme, ou se trouvera être une passion légale, légalisée, dépénalisée, tolérée, autorisée (selon le terme et la norme en vigueur). En principe, cette passion première est une idée, personnelle et inaliénable (qui ne peut pas non plus, pour l’instant, être connu de l’autre). Le postulat est le suivant ; les considérations matérielles que vont prendre ma passion, notamment le mal qui en résultera, sont hors de moi. Répréhensible ou non, cet aspect matériel du mal, je ne le subis pas. Alors même que je suis guidé par la passion, désireux de l’accomplir, salace ou non, le bien qu’elle me procure est à moi, le mal comme conséquence est tout à ma victime. Cet égoïsme est à la base de l’être humain, et ce n’est qu’une nouvelle construction que de tenir à ce que donner soit plus gratifiant que de garder, que de prendre, d’arracher, de voler, de s’approprier. La loi dans tout ça, n’est qu’un éternel crime déguisée.

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Cette forme d’indifférence, d’ignorance voulue et prolongée à son égard, se complète aisément par un mépris de l’autre, sinon la recherche coutumière d’un plaisir qui dévore les chaires du voisin sans affecter la mienne. La douleur d’autrui ne m’appartient pas, je peux naturellement être le responsable sans ressentir la peine de ma victime. Cette première considération suffit à elle seule à justifier l’origine du mal dans toute sa splendeur. Ce qui nous retient dans la nature humaine la plus simple possible serait tout au plus une forme d’empathie plus ou moins aigue et développé (qui pourrait tout aussi bien nous pousser à commettre un crime à notre tour ; le paradoxe de robin des bois, qui vole pour satisfaire le pauvre ; voilà un crime qui répare, ou au minimum, qui complète. Ceci étant à bien des égards le crime est une fin en soi, dans l’infinité des possibles visant à générer la richesse, on a choisi de la voler et d’être l’acteur de ce vol. Il y a là encore, une passion égoïste qui se cache la dessous. Un désir fougueux de devenir un héros plutôt qu’un autre.

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Il y a pourtant un artifice humain, la justice, qui veut remettre à sa place le mal éprouvé par l’autre et le brandir comme une menace. La liberté ne signifie pas de vivre selon ses désirs, il y a des exigences de savoir vivre. Si ces exigences se trouvent transgressées, il faut qu’une institution fasse respecter les règles que nous nous sommes données. Leur objectif est de faire éprouver le mal à son auteur, pour rétablir le cours des choses qu’il a dérangé. Voilà la mission frénétique de la justice qui transforme par magie le crime (commis par la société sur le criminel) en devoir (de société). La figure du bourreau a longtemps sacralisé le criminel légal, le meurtrier des meurtriers, avant qu’elle ne s’estompe d’elle-même progressivement. Elle est remplacée par toutes les institutions normatives et légitimes vu plus haut, qui regorgent de sadiques assermentés. C’est cette conception de la société qui est la moins naturel pour le libertin, et c’est en se basant sur cet égoïsme qu’il va bâtir ce que nous appellerons une Utopie Libertine.

L’Utopie Libertine est doté d’une forme de magie identique, qui se présente comme une idée fugace. Il faudrait pour l’observer, renverser le monde. En le regardant sous cet angle, une logique nouvelle et utopique se révèle. Posé sur les fondations que nous venons d’énoncer, elle construit un équilibre neuf. Elle commencera à se vulgariser dans la bouche d’une élite pauvre, avec une cataracte cynique et corrosive devant le regard. Puis elle fera son chemin, en tant que privilège des princes et des marquis, alors qu’elle règne aussi en tant qu’idée dans les théâtres, les auberges et les faits divers.

Penser la société sans la religion symbolise l’origine du terme, ce n’est que dans l’ombre de cette société que nous nous réserverons à pire. Libertinus, de Libertus, désigne quelqu’un d’affranchi ; comme si il venait du lieu libre de droit, où la liberté ne se pense plus comme une frontière. Il y a une dimension nouvelle dans l’affranchissement. Celle-ci va permettre la création d’un mode de vie, puis d’une littérature en faisant la promotion et la propagande agréable de l’utopie. Elle est, au départ ancré dans l’imaginaire.

Voir l’œuvre de Sade comme uniquement gorgée de pornographie est une erreur très fréquente. Ses ouvrages sont plus un manifeste choquant, visant à mettre en avant des propos sur le monde. La philosophie dans le boudoir, est un cours, un manuel dont le but est de faire l’éducation sexuelle et intellectuelle des jeunes femmes (et de montrer aux hommes comment s’y prendre pour la faire). C’est par elles que passera la révolution des mœurs, par elles que se fera l’exercice d’une sexualité débridée, et c’est à elles que des places sont à offrir au sein de l’utopie. Sade s’intéresse à leur psychologie, à leur manière d’interagir avec les nouveaux codes qu’on leur propose. Enfin, entre chaque scène (carrément) cochonne, un enseignement est dispensé à l’élève. On fera volontiers l’éloge ou la critique de tout ce sur quoi le monde est basé. Celle-ci n’est pas la bienvenu, au même titre que les ébats d’ailleurs, mais elle est cru et réfléchit. Les arguments philosophiques sont souvent profonds et ce sont eux qui ont largement dessinés la surface du monde tel qu’on le connait aujourd’hui.

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Nous avons du mal à faire le lien entre ce courant et l’effervescence actuel. Mais bien des discours trouvent leurs sources à ce moment précis et dans ces ouvrages. Beaucoup d’évènement donne raisons à ceux que l’on voyait comme des débauchés, et que l’on considère encore aujourd’hui comme des pornographes. Le seul reproche que l’on pourrait faire, en sus du manque d’appartenance et d’allégeance fait par ces nouveaux libertins à leurs paires, serait l’extrémisme de cette utopie. C’est volontiers qu’elle s’attaquait radicalement à des sujets qui paraissaient à l’époque hors du monde, qui aujourd’hui sont tout à fait actuel. Cette violence se posait en réponse à celle de l’époque. Plus la bride était serrée, plus la contestation devait se montrer éclatante et significative. Or, les inspirations que ce courant à dessiné font désormais parti du présent, certaines évolutions sont mêmes au passé, alors les nouveautés choisit sont tout aussi extrême, loin du monde et de la société et se veulent présenter avec une force philosophique similaire. Il n’en est rien, par moment les nouveaux libertins confinent aux ridicules, s’ignore, et surtout méconnaissent la profondeur de la pensée des anciens.

Pourtant cette pensée, forgée par la passion n’est pas exempt de toute contradiction. Bien au contraire, elle est parfois construite sur des contradictions, mais celle-ci peuvent envahir le monde lui aussi pétrit de réflexions tordues.

En guise d’exemple, on pourrait citer Théophile de Viau, à qui on propose sur la route une partie de carte. Il la joue, gagne au début, puis perds tout ce qu’il a. Le lendemain matin, un représentant de la loi le trouve et lui dit que les hommes avec lesquels il jouait hier étaient des tricheurs, et que si il consent à témoigner à leur encontre ses biens lui seront restitués et ils seront punit. Le libertin n’en fera rien, car la triche est un métier. Cette habileté provient d’un travail de longue haleine, et le voleur joue le rôle de régulateur de la société. Dans sa logique, on devrait punir le volé de ne pas avoir fait attention à son bien, c’est par sa méprise qu’il a été dérobé, et il ne peut se plaindre auprès de celui qui s’exerce à voler que son habileté est plus grande que la sienne. Il est intéressant de se pencher sur la question, si voler était légale, y’aurait-il autant de voleurs ? Serait-il aussi facile et rentable de dérober ?

Si de prime abord, par rapport à nos normes, cette logique parait absurde, elle ne l’est pas tant que ça. Il arrive bien souvent que la prohibition d’une chose lutte moins contre elle que sa parfaite libéralisation. La concurrence qui va l’envahir en la faisant sortir de l’ombre luttera mieux contre elle-même que les lois. Ainsi, beaucoup de gens choisissent d’inverser le monde et trouve là une forme de nouveauté incroyable, alors qu’ils vivent très souvent une utopie libertine édulcorée, parfois incomplète, souvent peu authentique et cohérente vis-à-vis du tout. La réflexion est bien plus vaste qu’il n’y parait, et touche bien des modes de vie qu’on veut révolutionnaire, des idées ou même des lois nouvelles qu’on croit ancrer dans le progrès.

Ce qui est sûr c’est que la vision des libertins peut apporter beaucoup à une perspective purement criminologique, car celui qui se choisit pour seule loi de ne pas en avoir est forcément quelqu’un de fascinant à comprendre, et ses considérations qui relèvent de l’utopie sont riches pour inspirer la recherche.

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