Les nouvelles cathédrales

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« Serf, ce peuple bâtissait des cathédrales. Libre, il ne fait plus rien. »Cet anathème de Cioran a toujours ressemblé à une vérité incontestable. Un soupçon de cynisme, un peu de réalité, et une manière de dire avec cette violence décomplexée qui me fascine.A mes yeux, tout était vrai. J’entends par là que le peuple se meurt dans trop de liberté.Déjà, il ne les comprend pas. Et, comme conséquence logique et suivante, le peuple ne les connait et ne les utilise pas. Sa servitude, qu’il devait à un noble bien né et éduqué pour le commander, lui servait bien à bâtir. Une cathédrale pour Cioran ; c’est-à-dire l’une des œuvres les plus majestueuses que l’homme puisse dresser vers Dieu.Serf, Dieu, Liberté… Voilà des mots qui n’appartiennent presque plus à ce monde, à l’an 2017 (ère du fidget spinner et des nouveaux zappings). Voilà pourquoi j’aimais cette phrase. Elle fait écho aux noblesses et aux évidences d’un monde ancien, et observait qu’il n’y avait plus aucune gloire à tirer de notre liberté. Je ne suis plus si certain que nous ne faisons rien de cette liberté. Un usage minime pour la majorité d'entre nous, c’est une absolue certitude.

Mais « Rien » ? Voilà un mot cruel et sans facétie qui confine au néant.J’ai donc décidé de prendre le problème à l’envers. Qu’est-ce qu’une cathédrale ? A l’origine, c’est « une église où se trouve le siège de l’évêque ayant la charge d’un diocèse ». Cathédrer signifie « présider » et « présidant ». La cathédrale a donc un rôle ecclésiastique important, et accueille un évêque. Elle est la maison de Dieu sur Terre. Elle est Majestueuse. Il ne peut y avoir d’autres mots pour la décrire, même une fois les rancunes religieuses mises de côté pour les moins pieux. La cathédrale avait aussi d’autres fonctions à l’échelle d’une société comme des assemblées, des réunions civiles et militaires, des fêtes à ses abords…La liberté n’est pas forcément la seule raison qui explique la fin des constructions de cathédrale. Il est bien évident que la foi avait un rôle précis dans la fabrication de tels édifices.

La liberté de choisir, de croire, a détournée les esprits (et de facto les bras) de ces tâches. Aujourd'hui, les cathédrales sont des vestiges d’anciens travailleurs, qui passèrent plusieurs générations à trouver, tailler puis empiler les pierres. Le résultat était majestueux, et si la valeur de la vie des hommes à l’ouvrage n’avait aucune valeur, c’est parce qu’à côté de leur travail elle n’avait effectivement aucune valeur. Tout le monde était remplaçable, on pouvait se dispenser de n’importe quelles petites mains. Le but était de focaliser ses efforts sur l’édifice, rien d’autre. S’accomplir la dedans était une fierté de son vivant et la seule manière de ne jamais être oublié. Et l'artisan qui saurait se rendre indispensable aurait pu envisager un soupçon de pouvoir et de liberté, avec la certitude que ses accomplissements entreraient dans les mémoires à jamais.De nos jours, nous serions capables de bâtir une cathédrale bien plus rapidement. Peut-être pour un coût bien supérieur à celui du passé, notamment en raison du coût humain qu’un tel projet impliquerait. On élève des tours de verre dans le désert, nous créons des villes dont la croissance rappelle celle des champignons en Asie, et nous planchons sur des cités sous-marines ou sur des plateformes sur l’eau pour pallier à la surpopulation.

L’espoir est en nous, à certains égards, et nous ne faisons pas « Rien ». Nous faisons d’autres choses. (Il est peut-être vrai que la majorité des gens libres ne fassent rien quand même)Mais n’avons-nous pas bâtit des cathédrales numériques ? Des édifices sous la forme de lignes de codes interminables, hébergés sur des serveurs à l’autre bout du monde, dans lesquelles nous effectuons des actions sociales de toutes natures. Le design d’un site web ne pourrait-il pas être comparé à l’architecture ancienne ? Étudiera t-on un jour la manière dont fabriquions ces endroits dématérialisés, comment les gens derrière eux cherchaient à nous garder connecté, à entendre nos prières pour nous proposer de consommer. Finalement, un forum n’est rien d’autre qu’un Forum. Et les plateformes plus complexes encore, les GAFA et leurs ramifications interminables, deviennent peu à peu des religions.

Les cultes primitifs inventaient des Dieux pour pallier leur manque de connaissance sur le monde, et réduisait leurs connaissances à l’état de mythe pour les transmettre et les comprendre. En un sens, les Start up, ces nouvelles sociétés qui cherchent à identifier un problème et à y répondre par un service ou un produit, ressemble fort à ces conceptions d’un Dieu. La création de leur histoire est le mythe fondateur où il rencontre le besoin, et la création de leur plateforme est un endroit où on se retrouve pour échanger. Elle porte souvent un nom dont l'origine est réfléchie, qui tient de l'imaginaire et entretien un rapport au mythe. On cherche à ce que le nom du service devienne un verbe, un geste, une véritable évidence absolument incontournable. Le mode de vente deviens un geste sensé, presque politique. Certains produits appel à l'engagement, à réitérer un acte de foi envers une compagnie, et le marketing doit nous satisfaire d'une certaine profondeur.Plus la structure est complexe, monstrueuse et chimérique, plus l’emprise est forte.

« Think different » n’a rien d’un slogan marketing, mais plutôt d’un commandement philosophique. Penser différemment, c’est vivre différemment, et dans l’immaculé Apple Store où les produits sont présentés d’une manière choisie, les vendeurs professent leur connaissance de ces derniers. Ils vendent, bien sûr. Mais il y a une portée qui engage, toujours. Nous faisons plus que le choix d’un produit avec notre liberté.Cette beauté disparue qui dormait dans la cathédrale, elle est dans les plateformes, elle est dans les produits. Et la laideur qu’elle cachait, la misère et la servitude, nous l’avons exporté par confort.Désormais le mal est invisible, et le cathédrale existe encore. Elles sont nombreuses, des repaire d'où l'on préside, où l'on se rencontre et festoie. Où nous venons chercher la nourriture de l'âme et l'absolution. Il convient de douter, d'après Cioran, de notre inanition. En revanche, il est certain que nombre d'entre nous sommes toujours Serf.

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