C’est une bonne situation… Bourreau ?

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« La pitié d’un bourreau consiste à frapper d’un coup sûr. » Ernst Junger

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Une chose est vraiment certaine, nous n’avons rien inventé de plus sûr et de plus impie qu’une machine.L’apparition de la guillotine laborieuse a sonné le début d’une ère sanglante, et multiplié les instants de brève brutalité qui trouvent dans leurs répétitions mécaniques une longévité inattendue.Tout a semblé devenir pratique, lorsqu’il eût suffit de laisser la lame tranchante tomber le long de ces deux rails de bois. Emportée par son poids, elle fait perdre la tête d’un bougre, couché sur le ventre, qui laisse son regard tomber dans un panier. Stricto sensu, le voilà mis en deux morceaux ; décapité.    La dernière nuque dont on brise le destin en France est celle d’Hamida Djandoubi, le 10 septembre 1977, dans la prison des Baumettes, pour meurtre précédé de torture sur sa compagne.Le dernier fusillé (mode d’exécution militaire, martial) est le lieutenant-colonel Bastien-Thiry, en 1963, pour s’être rendu coupable d’une tentative d’assassinat sur la personne du général De Gaulle (L’attentat du « petit Clamart »).Ainsi, en 1981, la peine de mort est à son tour condamnée par les parlementaires, on lui fait la guerre, et tout le monde connait à ce sujet les fameux plaidoyers de Badinter bien que l’opinion publique accueille mal qu’on lui retire son divertissement morbide (déjà rendu partiellement privé par un décret-loi le 24 juin 1939). C'est l'heure de l'abolition.

Abolition: Du latin Abolitio "Suppression", acte politique par lequel on supprime un ensemble de droit.Abolir: Du latin Abolere, réduire à néant.

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fer

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Ce que l’on oublie trop souvent, et qui évolue pourtant à travers les âges, c’est cet exécutant. Le technicien de la mort, qui s’est choisi pour métier de tuer, de punir.Sa fonction est pour partie réduite en 1791, lorsque le premier code pénal français voit le jour et rompt avec les traditions de l’Ancien Régime. Son premier article introduit que les accusés trouvés coupable par le jury encourent la prononciation des peines suivantes ; la mort, les fers, la réclusion en maison de force, la gêne, la détention, la déportation, la dégradation et le carcan.A l’exception de la peine de mort, les autres manifestent une forme aigüe d’ostracisme. Nous sommes en présence d’une liste limitée de peines, qui se ressemblent pour beaucoup. Il y a une variation dans les degrés d’infamie selon les peines choisies, mais elles ne sont pas des tortures, des afflictions ; des châtiments stricto sensu. Elles sont des alternatives à la mort, plus ou moins pénibles. La gêne est une privation de liberté dans un lieu éclairé, sans fers ni liens. On apporte du travail au détenu qui sera libre de s’y prêter, bien qu’il soit préférable pour lui de le faire, il n’y est pas forcé. La réclusion en maison de force est plus souvent retenue pour les femmes, afin de les écarter des autres peines. La déportation est un bannissement, on opte en sa faveur pour des vagabonds par exemple (Conduisez donc cette misère hors de Paris !). Quant au carcan, c’est un « signe patibulaire » (terme qui donne le mot patibulaire, bon pour le gibet, prêt à pendre), qui prends la forme d’un collier de fer qui expose le condamné à la vue de tous.Ce code pénal est donc une innovation qui met tous les détenteurs d’un CAP équarrisseur de régicide sur le carreau, coiffés à la potence. Autrement dit, les mecs sont mûrs pour le pôle emploi. C’est une suppression d’une partie de leur office, un licenciement collectif de fonctionnaire après avoir drastiquement réduit leurs attributions.

« Tout condamné aura la tête tranchée » Article 12 du code pénal français jusqu’en 1981.

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Très inspiré par Bécaria, ce code pose des principes durables. Il a un certain nombre de formulations quasi-bibliques, que l’on trouve par légion dans ces premiers efforts de codification. Ainsi, le condamné (à mort) verra automatiquement sa tête tranchée !Il réduit aussi le champ des peines afflictives, infamantes, et offre à la décapitation (autrefois réservée aux nobles) le monopole de la mort. Par ailleurs et après débat, l’outil est la guillotine ; elle uniformise la peine, au point de ne coexister légalement avec aucune autre. Le savoir-faire des bourreaux est cruellement amputé, mais leur place ne disparait pas. Il y en aura jusqu’à la fin.  

Depuis la longue et rayonnante dynastie Sanson, en passant par leurs pairs miséreux de l’obscur Moyen Age, pour atterrir dans l’exploitation de Schnauzers moyen de Johan Reichart (bourreau sous la république de Weimar, le Troisième Reich, puis exécuteurs de nazis, enseignant aimant partager sur des sujets comme la mort par décapitation et améliorateur des mécanismes de la guillotine, il a fini sa vie en élevant des chiens et descend d’une lignée de bourreaux qui remonte au XIIIème siècle, sa carrière en un chiffre : 3 165 exécutions).

Tout condamné n’a pas eu la tête tranchée, et cette diversité dans la cruauté prend sa source très loin dans notre histoire. La logique qui s’y attache est particulière, mais parfois très cohérente, très hiérarchisée.

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Les différents rôles du Bourreau

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Le Bourreau est celui qui va exécuter la peine, notamment infamante, diffamante ou menant à la mort. Dans l’imagerie populaire il est un monstre, alors qu’il est bien le titulaire d’un office de justice. C’est un fonctionnaire comme un autre, et un progrès à l’échelle d’une société.Sa présence signifie que la justice privée est hors de propos, que la peine n’est pas exécutée par le biais d’une vindicte populaire quelconque ou un acteur privé, mais qu’un homme exerce le dur métier de punir au nom de l’autorité en place et reconnue pour rendre justice du prononcé à l’exécution de la peine. Initialement, le bourreau possède donc une fonction qui s’interprète en rupture avec la barbarie pure et simple à laquelle les siècles vont le lier. La présence d’un bourreau est un progrès. Dans l’Antiquité, le Carnifex est un esclave public qui administre la mort à celui qui la mérite et qui recherche la vérité par le biais de la question. Il est donc en charge de deux éléments qui composent la Justice ; la vérité et le châtiment. Mais il n’est à proprement parler maître de rien, puisque c’est un esclave exécutant aveuglement les intérêts d’un citoyen. Il faut interpréter comme un progrès cette délégation, qui n’était pas si évidente, car la création de cette fonction découle de l’accaparement d’un intérêt personnel et d’une action qui appartenait aux citoyens, désormais mise entre les mains d’un esclave représentant la cité. A ce titre, le bourreau sera toujours esclave de sa condition, et à travers les âges elle trouvera des conclusions plus ou moins fleuries. Il va toujours susciter une forme d’admiration, de mysticisme, et sera celui qui fait communier le criminel avec la douleur, avec la fin de sa vie, devant des spectateurs nombreux. Il punit, donne un exemple ; il est riche d’une certaine technique et présente une forme étrange de beauté. Callemin écrivait probablement ; « C’est beau hein, l’agonie d’un homme ».  Ainsi ses talents visent la démonstration du mal qui est rendu au nom de et par l’État à celui qui l’a précédemment diffusé, fait sentir aux citoyens ou à l’État. C’est un juste retour des choses, et on ne pourrait pas mieux illustrer la balance de la justice. Il est, en outre, tenu de charges diverses et variées.Il doit veiller à empêcher la prolifération de chiens errants, possède des attributions particulières lors de certaines fêtes (comme dresser des compositions florales aux abords des rues), en bon spécialiste de l’anatomie il lui arrive de donner des conseils aux néophytes en matière paramédicale (quand on sait te briser les os, on sait lorsqu’ils sont cassés), enfin il est responsable des établissements de jeux et divers bordels.Il possède également des droits. Il est exonéré de certains impôts, et peut faire usage de son droit de havage. Le bourreau et sa famille inspirant une grande crainte, nul marchand ne souhaitait leur vendre quoi que ce soit (et à certaine période il vivait de don de la région tant son activité était ralentie). En réponse, le droit de havage permet au bourreau de prendre tout ce qu’une poignée à deux mains peut contenir où il le souhaite sur le marché. Ce droit seigneurial fût abandonné au profit du bourreau du coin. On doit également lui attribuer de quoi se faire un uniforme (dont nous connaissons tous à peu près la forme). Celui-ci marque évidemment une forme de violence symbolique supplémentaire et le rattache à la fonction royale. On ajoutera dessus des écussons, avec le temps, qui relie l’homme à de nouveaux symboles ; comme la main, le manche de l’épée…Son rôle principal en société, sans être le seul, est donc de mutiler ; tant pour punir que pour montrer, et il porte une tenue qui permet de l’associer à sa charge. La peine de mort se réserve cependant et initialement à des cas particuliers, l’inflation se fera au fur et à mesure que l’on avancera dans le moyen âge.Dans le champ de ses droits, il est important de retenir que le bourreau ne possédait que son savoir-faire (qu’il tenait souvent de ses ascendants, ou du maître chez qui il apprenait son métier). Le matériel était très souvent la propriété du roi, ou du seigneur. Il était employé pour les différentes attributions attachées à sa fonction, et le bourreau était payé pour l’exercice de sa compétence un prix fixe qui lui permettait théoriquement d’en vivre. Parfois, il ne vivait que de l’aumône, le milieu criminel n’étant pas assez riche pour lui permettre d’en vivre décemment.    Mais ce savoir-faire est rare et on peine à imaginer qu’un homme puisse faire preuve d’autant de cruauté accréditée par l’État. Chaque chose qui vous sera faite était prévue pour ce que vous avez fait.Pour un blasphème vous aurez la langue clouée à la joue (Oui, c'est arrivé à un mec). Si tant est que vous méritiez qu’on vous pende, vous resterez pendu au gibet pendant des semaines (au point que des seigneurs payent parfois le bourreau pour détacher les corps en putréfaction et les enterrer quelque part tant l’odeur des canailles est atroce). En principe, votre corps faisandé finira dévoré par les vers et ce à la vue de tous les gens qui entreront en ville. L’introduction du mode inquisitoire va enrichir les prérogatives du bourreau qui sera chargé de vous soumettre à la question. Il pourra vous tendre les jambes et vous faire avaler des pintes d’eau deux par deux pour glaner les vérités. Les brodequins feront éclater vos os si vous vous décidez à garder vos secrets. Une fois en possession d’une preuve suffisante (on recherchait des quarts, et des demi-preuves, qui s’additionnaient pour constituer de quoi commencer à collecter vos aveux) il va devoir vous faire avouer, et d’une manière ou d’une autre vous finirez par dire quelque chose. S’il n’y parvient pas, vous serez un homme libre et probablement estropié. Mais s’il y parvient, on vous abandonnera à des châtiments dépendants d’un catalogue très riche.Ces derniers sont également très organisés. La décapitation, souvent faite à l’épée, revenait aux nobles. A l'ancienne, on racontait dans les auberges la légende d’un chevalier qui se tourna vers le bourreau pour courageusement lui demander de faire son office. Le bourreau goguenard répondit que l’épée était d’ores et déjà passée, et que monsieur n’avait qu’à gigoter pour que sa tête en tombe.Quant aux écorcheurs (membres d’une armée irrégulière, sorte de mercenaires, qui pillent lorsqu’ils ne sont pas affairés à autre chose), le bourreau du coin va les coudre dans des sacs puis les précipiter dans un cours d’eau local. Y’a pas à dire, c’est un mec qui se sert de tout pour te tuer.Il peut te jeter dans le vide pour que tu te brises en bas, ou se servir de ton poids pour te pendre (voir du sien, en se juchant sur tes épaules, si tu te moques de lui). Différentes démonstrations de force pouvaient altérer les légendes criminelles de l’époque. Le supplice de la roue, que l’on réserva à l’aussi odieux que brillant Cartouche, avait pour but évident de ronger le prestige de ses larcins. Il fallait détruire le mythe dans la douleur, et offrir à tous ceux qui avait pu souffrir de ses exactions (ou qui passait simplement par-là), un spectacle morbide.  Le code de 1791 c’est la mort de la créativité du bourreau. Pour exemple de cette créativité, le jour où une tentative de régicide frappe Louis XV, le roi propose à l’échelle nationale de faire monter sur Paname les plus grands bourreaux de chaque région. Un Top Chef de la cruauté dont le supplicié va se souvenir. Une quinzaine de bourreaux est au rendez-vous, et présente devant les badins des spécialités venues de loin (comme l’ébouillantage ou l’écorchage).Robert-François Damiens, sujet d’un excès de folie dans l’effervescence de Paris, inflige une blessure bénigne au Roy de France lorsqu’il descend de son carrosse. Le coup de couteau est largement atténué par les vêtements précieux du grandiloquent personnage, et la lame de 8 centimètres ne fait pas grand dégât. Mais cette délicate attention est reçue comme une tentative de régicide. On ne lui épargne rien pour le faire avouer, puis on décide de l’écarteler (sans commencer à taillader ses membres préalablement, ce qui devait s'interpréter comme une faveur) ; une quinzaine de bourreaux, qui ne sont pas spécialistes de l’écartèlement, vont regarder Robert-François être mis en pièce pendant près de deux heures par des chevaux sur lesquels on juche des cavaliers ivres morts.Il mourra en perdant son dernier bras, ce qui retiendra l’attention d’un Sanson.Sanson est le nom d’une dynastie de bourreaux français.En effet, très reclus, les bourreaux et leurs familles se mariaient entre eux, et l’hérédité décidée de la charge de bourreau (dû au fait qu’il soit souvent très dur de trouver un bourreau; les bouchers allant jusqu’à exercer cette charge dans des cas d'absence prolongée) va conduire ces gens à l’écart à le rester et à se reproduire entre initiés. Ainsi les Sanson seront bourreaux sous Louis XIV, Louis XV, et Charles-Henri Sanson décapitera Louis XVI (une activité familiale et parisienne de 1688 à 1847).Charles-Henri en a eu marre et c’est son manifeste sur la fatigue du bourreau, relatant la difficulté de sa condition, l’usure du matériel, qui va conditionner la création de la guillotine ; il rêvait... d’une machine. Quant aux docteurs Guillotin et Louis, ils veulent chasser la douleur du supplice et mécaniser la mort.Sanson va les aider, et la guillotine connaitra la gloire qui lui était promise dès 1791. Elle fût d’abord essayée sur des moutons, sur des cadavres, puis sera l’instrument de la terreur faisant ainsi perdre la tête à n’importe qui après quelques modifications. Ce n’est qu’anecdotique, mais il est amusant que la guillotine fût testée sur des moutons. Le bourreau a eu à exécuter des animaux, dont on faisait le procès. Les crimes commis par les bestiaux étaient courants dans les provinces, et il n’était pas rare que l’on fasse le procès d’un porc pour avoir fait du mal à un homme ou un enfant. Les échevins se demandaient conseil sur les sentences à choisir pour bien punir le chien ou l’âne qui leur était présenté, et le bourreau devait s’exécuter indistinctement. Bien sûr, la nouvelle ère entamée par le code pénal a écarté ce genre de considération trop aigüe pour la justice.Réduire l’office à la guillotine c’est détruire toutes ces petites choses qui faisaient du bourreau un magicien, un symbole et un fonctionnaire à la charge si particulière. C’est aussi une forme de modernisation cruciale dans l’administration de la justice, que l’on qualifie toujours de progrès. Foucault, dans Surveiller et Punir se questionne sur cette idée, et fait part de ses doutes sur la manière dont nous avons éludé le supplice de nos sociétés.Peut-être avons-nous été trop moderniste, peut être que notre vision de la Justice ne devrait pas se passer du bourreau.Tout le monde s’accordera à dire que sa figure est dépassée, alors même que sa fonction existe toujours, parfois sous des déguisements, tout de même moins semblables de ceux que l’on a connu au XVIème siècle !Cet humain était pourtant conscient là où le début de la mécanisation a permis l’irréparable, et de servir les gamelles de la mort dans des proportions démentielles lors des siècles à venir.Ainsi, l’évolution du droit a progressivement meurtri cette charge, mais à l’aube du XXème siècle, l’histoire du bourreau commence, en fait, à peine à s’écrire…Nous aurons donc la délicieuse occasion d’y revenir !

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