Le vulgarisateur tue t-il la science ?

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Pour aller contre la pure et simple image, celle renvoyée par une majorité de Vloger sous couvert d’un marketing fallacieux (comme la Youtubeuse beauté, ou le niveau 0 de la pensée moderne), il faut parler de la vulgarisation.

Il y a eu un quinquennat de la vulgarisation. Il y a cinq ans, très peu des formats proposés en Trends Youtube existaient. Progressivement ils se sont importés des USA (Où on fait le mieux ce qui se copie le mieux) et démultipliés en France. Aujourd’hui on peut te parler de Maths, de Physique, de Chimie, de Philosophie, de Linguistique, de Politique, de Sciences politiques…

Parfois le niveau est douteux, les qualités d’écriture et de mise en scène laissent à désirer. Il existe malgré tout des pépites (qui finissent aussi par me lasser) pour défendre l’intégrité des sciences dures dans un milieu qui glorifie l’unboxing. Parler d’atome, ça intéresse qui ?

Sûrement pas un physicien qui a d’autres choses à carrer, mais probablement un mec (comme moi) qui veut renouer avec les sciences qu’il négligeait autrefois. En soi, c’est un sujet passionnant rendu accessible par un format confortable. Pris avec la dérision qui manquait à un prof de Physique-Chimie aussi sûr de lui qu’un vendeur d’aspirateur et aguicheur qu’un traiteur chinois, on peut s’acoquiner de savoirs maltraités. Alors quid ?

Bah rien, y’en a des dizaines à parler de n’importe quoi en popularisant la petite infographie nécessaire à l’explication et la multiplication –incessante- des cuts, cuts, cuts, cuts. Le QI recule alors que nous avons par-dessus nos têtes un nuage de connaissances inextinguibles.Ce qu’il faut dire en plus pour cracher un peu dans le potage c’est qu’on n’a absolument aucune imagination pour réviser le format. Aux USA des dizaines de types font déjà, et faisait déjà ça. Sans aucune originalité on transpose le modèle et on recommence avec le même public.

Au final, je ne suis pas certain de me souvenir de tout ce qu’on raconte dans ces vidéos.On ne connait que rarement les qualifications de ces types, et c’est parfois des étudiants crasseux qui font du prosélytisme pour une école de pensée carrément fumeuse.Une fois de plus, le format « écrit » à quasiment disparu. Le format universitaire du blog n’existe presque pas en France alors que dans beaucoup d’autres pays il en va de leur réputation de générer du contenu, une actualité scientifique, et souvent faire du site (ou du blog) une vitrine de la vulgarisation des succès de cette même université.Dans les années 2000-2010, on ne recensait pas le nombre de blog afférant à la publication d’actualités sur la criminologie dans toutes les facs américaines. Entre les étudiants, les professeurs et les administrations, une somme édifiante de « nouveau » savoir était compactée. Vous pouvez toujours en trouver des bribes, comme de gigantesques incohérences répertoriées il y a fort longtemps sur Google par des savants fous.La question c’est que branle nos universitaires ? Nos chercheurs et le reste des gens talentueux susceptibles d’expliquer un truc ? Ils font tout en soumsoum, dans un coin et en silence. C’est aux étudiants de maitriser les clés qui ouvrent les portes du savoir. La vulgarisation a beau être super hype, on la voit toujours comme un manque de sérieux dans ces milieux.Pour les autres, je dirais qu’un Ted Talk de temps en temps ça ne suffit pas. Il faudrait se sortir les doigts du cul pour valoriser nos profils, nos cursus, nos recherches et nos découvertes.

L’écrit est abandonné au profit d’une science divertissante sur internet ou impénétrable dans une bibliothèque.A mon sens, là où le professeur est simplement austère, les trublions sont quasiment inutiles. On regarde le personnage parler d’un sujet peu conventionnel, qui nous intéresse à peine et in fine ne nous servira à rien. Leurs motivations ne sont peut-être pas sincères, car nombre d’entre eux ne nous apprennent rien. A raison de deux heures de lecture intelligente par jour vous les surclasserez tous dans leurs matières respectives très rapidement. Ils ne sont souvent pas des professeurs (au sens strict et figuré), et ne vous aiguille pas dans votre apprentissage d’une matière. Ils vous divertissent à peine, et font croire qu’il vous apprenne quelque chose.

En soi on vous propose une alternative au divertissement en travestissant l’intérêt d’une idée. Tout devient divertissement, selon les mêmes codes que les Youtubers à succès. C’est la stérilité du savoir la plus absolu qui soi, il est détourné pour devenir à son tour un produit. Il est inutile de mentionner la myriade de commentateurs politiques qui sont à pleurer de rire tant ils sont mauvais. Pour le coup, la haine des fulgurances nauséabondes de la télévision peut se poursuivre sans discontinuer sur Internet. La toile est rongée par ces importations foireuses de contenus copy pastés, et les mentalités continuent d’être formatées avec une audace semblable.

Quelle est l’innovation qui rassure, en ce cas ? Je me le demandais et la réponse est : un habile mélange de tout, qui finit par se montrer très digeste.

Des blogs, comme Wait but Why (oui c’est en anglais) viennent mêler l’écrit à l’explication succincte (souvent drôle) d’un phénomène médusant, curieux, stellaire ou chiant. C’est toujours risible et bien foutu. Dans cette décomplexion, on apprend finalement quelque chose. Le but du blog est à ce titre intéressant ; perdre son temps sans perdre son temps. L’auteur, véritable gourou de la procrastination, passe sa vie à apprendre des choses inutiles, les mâcher, les digérer, et les livrer sur son site.

On a là le processus basique, maintes fois reproduit, de la vulgarisation sur le net. Dénué d’exercice, de pratique, d’implication de notre part, nos yeux sont grands ouvert devant l’écran et un trublion vient expliquer une chose ou une autre. Autant que faire se peut devant un public de néophytes, il multiplie les blagounettes et les raccourcis foireux. On est donc confronté à quelque chose de très incertain, mais on nous a présenté une certitude sur le monde dont on  ne pouvait plus se dispenser pour exister. Après l’avoir plus ou moins reformulé autour de nous, on oubliera cette évidence.

Cette fausse passion est fréquente, la science devient un moyen de lutter contre l’ennui. Selon les codes qui font les tendances, ils se battent dans chaque domaine pour se hisser le plus haut possible en présentant des curiosités. Nous sommes toujours dans le registre de l’émotion, de l’instantané. Ce processus en vient à dénaturer ce qui fait le charme d’une science. Souvent, c’est dans sa complexité, dans le fait qu’elle soit précisément inabordable et secrète, sinon quasiment impossible d’accès, qu’elle véhicule une grandeur et un intérêt. Internet aurait pu avoir pour vocation de faire tomber ces barrières, de présenter des facettes du monde méconnaissable par le néophyte, et livrer toutes les connaissances nécessaires pour nous rendre imbu de savoirs. Peut être que ce fantasme se réalisera en nous maintenant connecté à tout moment à un puit de sciences sans fond ; ce qui est déjà presque le cas bien que la source soit fragmentée, et que la connexion se manifeste plutôt comme une dépendance malsaine et inculte par essence.

En somme, on a encore une fois dénaturé cet idéal pour connecter ces ilots en réseau de paysage fade et semblable. Vulgariser ainsi, c’est tuer la science. Et si ces gens nous sont sympathiques, si ils nous apparaissent comme grand parmi les simples divertissements en raison de leurs connaissances, ils sabotent en fait un réseau technocratique bien établit sans vous offrir le moindre pouvoir ni la moindre chance de le rejoindre. En toute matière il vous ferme des portes. Déjà adepte des vulgarisations d’un tel personnage, vu sa manière de présenter les choses, jamais un véritable professeur, qui vulgarise parfois aussi ses savoirs, ne saura vous attirer. Jamais un livre, à part celui du vulgarisateur, ne sera ouvert par la majorité de sa communauté.

C’est semble-t-il le processus actuel pour connaître chez les majorités des gens. A côté de cela réside tous les interdits que génère la plateforme d’hébergement (comme Youtube, qui proscrit les contenus violents, donc pour une chaine histoire ça va être rude) et ceux qui viennent directement du public. Il arrive souvent qu’une levée de boucliers du public amène à l’autocensure. Le vulgarisateur vit selon ces lois, et cherche aussi par son anecdote à intéresser le plus grand nombre en ne désintéressant personne.

Cela explique que les sujets tournent en rond autour du folklore, de connerie de ce genre, de top à la con et j’en passe. L’information qui ravit le public est merdique sur le fond comme dans la forme. C’est ce qui explique que personne ne s’achète Histoire de France de Bainville, ne se branche sur Arte, au lieu de s’abonner à quelqu’un ou de suivre des « Anecdotes Historiques » (non sourcées pour la plupart, sans travail de recherche ni formalisme que la science implique). Elle est molle et partiellement fausse l’information qui ravit le public.

Même les efforts de vulgarisation philosophique dans un format semblable aux autres mais un peu novateur et sympathique, conduise à des non-sens absolu. Il convient d’expliquer avec bien trop de simplicité, cette vulgarisation n’est pas bienvenue car elle dénature l’idée qu’on présente.Le problème majeur ce n’est pas tant ce cafouillage, c’est l’absence totale d’initiative qui viserait à dynamiser l’idée en la préservant. Tant de la part du passionné dans un coin qui n’a aucune idée de la rigueur exigée, que de la part des dignitaires de l’autorité en chaque matières (comme les écoles ou les universités, et pourquoi pas leurs élèves) qui ont trop de rigueur pour ressembler à des bras cassés au  milieu de cul de jatte.

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