Le Pranque

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 Qu'est ce qu'un prank ? Le mot d'une laideur affiché n'a aucun sens dans notre langue. Et pour cause, comme tous les phénomènes d'internet, il vient d'ailleurs? Il signifie "farce", en Anglais, tout simplement.https://www.youtube.com/watch?v=aE9n_WKbnFQLa Farce, c'est un genre théâtral qui date du Moyen Âge (peut être même avant encore, c'est dire si YT n'a pas inventé le Prank). On parlait de "farcir" les représentations en insérant des improvisations a côté de la plaque à l'intérieur de litanies ou de drame d'ordre religieux.Bien loin des "Prank" de très mauvais goût sur la toile, ces interludes lors de litanies... Pourtant, les spectateurs de ce genre de gourmandises du Web après l'école, étudient la Farce à longueur de journée. Souvenez-vous du programme de 4ème et la lecture d'une pièce de théâtre par une vieille embourgeoisée, fana de Macarons, en Ballerines, avec les racines qui blanchissent; la prof de Fraaaançaaaais.Eh bien, figurez-vous que Molière réinvente la Farce après avoir croisé le chemin des acteurs de la Comedia Dell'Arte. Avec le Lazzi, le quiproquo et l'humour Bouffon.Le Lazzi implique de faire rire sans finesse dans le texte, c'est une improvisation qui joue sur la surprise, la vulgarité, voir l’acrobatie. C'est une embuscade comique dans le cours de la pièce, qui a vite fait de devenir la signature d'un acteur, et qui amuse toujours le spectateur. Quant au Quiproquo, la mémoire devrait vous revenir... C'est "une chose à la place d'une autre".Ainsi chez Mariveaux, dans Le Jeu de l'Amour et du hasard, nous avons droit à une pièce construite autour du Quiproquo, puisque Maitres et servants échanges leurs rôles avant de se rencontrer. Par le biais de ce stratagème, plus personne ne sait qui est qui, ce qui dans la confusion donne lieu à des scènes amusantes.La Farce est en vogue ! Et elle revient sur internet, trouve une nouvelle traduction, se multiplie et gangrène la toile de toute part. Il suffit de tomber dans les trends, un soir de Novembre et d'ivresse, pour les voir fleurir. Des millions de vues et des titres navrants: "Ma copine me fait croire qu'elle est enceinte"- "Je trompe ma copine, ELLE PLEURE" -"Prank, je mets de la glue dans ses cheveux".https://www.youtube.com/watch?v=eD6Qq1iROMADes jeunes gens sont devenus des gourous du Prank indé, en sortent un ou deux par semaines. Certains sont inutiles, ne sont pas spécialement amusant, sinon dangereux. Les autres puent le fake à 60-65 bornes. Le phénomène s'est décliné tant et si bien, que les "Pranks goes wrong" dans le "Hood" ou au Clucking Bell ont droit à des compilations. Le Prank à toutes les sauces; menace, blague en famille, déguisement de clowns... Il y a des amateurs, des gens amusés à l'idée de faire la farce, de tromper son petit monde.Loin de moi l'idée de moraliser, certaines blagues de mauvais goûts sont amusantes, et j'adore voir le type se prendre un coup de taser pour avoir posé son faux caca sur un capot. Fake ou pas d'ailleurs. (Où les marines dérouiller un clown dans la banlieue pavillonnaire d'un bourg quelconque).https://www.youtube.com/watch?v=L-GXaD40DCMMais il convient d'aborder deux dérives pour comprendre le phénomène que nous venons de définir.La première dérive c'est que la multiplication du Prank conduit des imbéciles à créer un contenu de très mauvaise qualité dans tous les sens du terme. Il se multiplie et nuit gravement à la santé. Il envahit littéralement les trends et la surenchère ne donne rien de bon, rien de qualitatif: le but de la farce est de toujours tomber plus bas. De tromper avec une ficelle plus grossière encore, et ainsi de se moquer du monde -littéralement-.En ce sens, nous avons une génération d'écart avec les génies du Prank. Une farce n'est nulle autre qu'une caméra caché des années 90. François l'Embrouille est le génie du Prank, et on voit se multiplier des gens sans humour, sans avenir, qui se foutent de la glue dans les cheveux pour 1.5 millions de vues. C'est le néant artistique. Il n'y a rien à regarder.L'âge d'or du Prank est passé, et déjà les émissions du style "Juste pour rire" caricaturait la caméra cachée à tirelarigot le dimanche après midi. Le fait que ce soit tombé sur internet donne les moyens minimes de faire des pranks à tout le monde, et pour une raison difficilement concevable cela intéresse tout le monde.La seconde dérive c'est l'instrumentalisation du Prank. Il y a plusieurs niveaux de réalisations; le couple en mal d'affection et le zonard dans sa chambre qui s'ennuie, c'est le niveau 1 de la médiocrité. Mais il y a une professionnalisation du Prank, qui existe, et squatte les trends de la même façon.On retrouve globalement la première génération de types qui a percée sur Youtube.Le Micro-Troll de Ludovik, avec un habillage et une invention intéressante, par exemple. Le TT de Hakim, qui suit un peu cette logique d'une caméra présente et évidente, et d'un fou au micro créant une situation dont on va perdre le contrôle. On peut considérer ces idées comme intéressantes, légèrement novatrice, et très proche de l'esprit "Prank".L'instrumentalisation est arrivée avec le "Pranque" de Greg Guillotin. On invente un nouveau monde en faisant du Brand Marketing sur Youtube en prenant les gens pour les cons. Une caméra cachée à l'ancienne, avec un type insupportable, publiée par sa chaine et celle d'Orange. Car le type insupportable est stagiaire chez Orange. Lourdeur d'une stratégie Marketing qui met en scène ses salariés, avec un farceur de YT... Idem pour ses vannes devant l'équipe de TPMP, où il explique à cette dernière comment il va les aider à remonter la pente dans leurs carrières de merde. De cette humiliation première, dont ils rigolent souvent, nait une série de vidéos qui remontent bel et bien leurs images en leur faisant de la promotion lors d'une blague extrêmement longue.https://www.youtube.com/watch?v=K3f1kYjELygOn est là dans un stade inédit de la farce puisque des gens et des marques sont susceptibles de payer pour se retrouver piégés. Pourquoi ? Dans le cas d'Orange par exemple, la popularité du comique à l'origine du Prank vient faire de la promotion pour chaque service de la marque à l'endroit de la blague (technicien fibre, service client, ateliers de codage...). On entre dans un univers pour y voir une blague, une farce.On n'y aurait jamais foutu les pieds sans cela, et même avec le "Pranque" je vous le déconseille.Ce que nous pouvons nous demander, presque à l'échelle philosophique, c'est si la libre mise à disposition de moyen de plus en plus facile ne conduit pas à une banalisation de la création du divertissement. En temps normal, je n'aurais jamais critiqué le fait que n'importe qui puisse devenir un créateur de contenu et le montrer si aisément. Je n'aurais jamais voulu passer pour le vieux réac qui devient pas content tout rouge lorsque la "farce" s'incruste dans la litanie (d'autant qu'internet n'a jamais été une litanie). Ceci étant, il y a un nivellement vers le bas affiché, une audience monstre et une recherche de monétisation qui devient clairement gênante.Pourquoi la farce amuse t-elle ? Pour a-t-elle du succès ? Parce que tout le monde la comprends, à l'exception de son sujet. La farce rend le spectateur intéressant et complice, elle tisse un lien. La proximité que permet YT entre l'auteur et le spectateur, le met dans la confidence et permet instantanément un aparté. Puis nous sommes dans l'attente de la démonstration de la hauteur du Prank, de sa recherche, sinon (pour les plus vicelards) de son échec retentissant.Étant donné les récents évènements et l'histoire de la Farce, le Prank a de beaux jours devant lui.

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