Hidalgo-bobos vs. Homo bagnolicus : éloge de l’égoïsme à la française

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Les uns se faufilent avec plus ou moins d’agilité au cœur de la masse métallique, fumante et klaxonnante des autres ; les premiers sont convaincus d’être les sauveurs de la planète et des poumons de tous là où les seconds, coincés dans les bouchons ou au feu rouge, sombrent dans un délire de persécution. Tous se retrouvent sur ce merveilleux terrain de jeu que sont les insultes, pour le plus grand plaisir de nos oreilles.Telle la Liberté guidant le peuple, Anne Hidalgo brandit dans les journaux comme sur les réseaux le drapeau de la petite reine. Si certains l’adulent et la remercient d’incarner cette scandinavisation de nos rues, l’internaute retient surtout les salves de reproches plus ou moins insultants proférés à son encontre par le francilien à moteur, avec la carte blanche si particulière qui caractérise le petit oiseau et le F bleus.Les plus mesurés (côté passager ?) lui reprochent un manque de réalisme, arguant un défaut de progrès dans les transports en commun et plus généralement dans la transition forcée vers un modèle urbain écolo-sportif. Ils se sentent malgré eux vaincus, plus que convaincus. Côté volant, les plus hargneux vouent à la maire de Paris une haine chronique, la qualifiant tour à tour de bisounours, d’hypocrite, de reine des bobos.Les bobos, parlons-en, justement. Ce mot-valise, parfaitement expliqué par Renaud dans la chanson du même nom, est balancé dans la soupe des commentaires en ligne comme la dernière des insultes. Il met dans le même panier de Vélib’ tous les cyclistes urbains ou, plus largement, tous les partisans de la sortie progressive de la voiture des rues de la capitale. Mais qu’est-ce que le bobo ? Vaste question. Toujours est-il qu’à l’ère du « pas d’amalgame ! », prendre tous les bobos pour les derniers des salauds semble un tantinet extrême.Les partisans du vélo et opposants à la voiture polluante ne sont pas en reste et critiquent en retour notre homo bagnolicus. Au menu, le conducteur invétéré qui ne pense qu’à sa gueule, est foncièrement dangereux, assassin de la planète ou encore incapable de sortir de son confort passéiste pour se tourner vers l’avenir, qui commence à vélo. Le cycliste est sans pitié envers l’automobiliste qui empiète sur sa piste cyclable, tourne sans clignotant, ouvre sa portière sans regarder (sic), oublie l’existence de l’angle mort.Cette petite guéguerre est au plus haut point révélatrice de l’égoïsme à la française. Le vivre-ensemble est un art qui se cultive et s’entretient, et ces clashs verbaux ou via réseaux témoignent de l’incapacité du français moyen à considérer la situation de l’autre.Coupons la poire en deux. Contrairement à ce qu’un certain président vulgaire à moumoute et large cravate en dit, le réchauffement climatique est un fait, si ce n’est une sinécure. Baisser drastiquement les émanations de gaz à effet de serre, notamment issus de la circulation automobile, est, plus qu’une nécessité, une urgence. Mais tout ne peut pas se faire en un claquement de doigts ; pour nombre de franciliens, venir travailler à Paris en transports ressemble à une incursion aller-retour en enfer 5 jours par semaine.Transformer Paris en un Copenhague à la française est un tout : la vélorution voulue par le conseil municipal n’aura lieu que si sont prises des mesures efficaces d’amélioration et de généralisation des transports, vidant en conséquence les rues d’un important pourcentage de voitures, dangers intrinsèques pour le cycliste. D’autres plans sont à envisager, comme des parkings-relais en périphérie sur le modèle de Rennes et autres métropoles.Pour une transition en douceur, la première nécessité pour tous les franciliens est de regarder plus loin que le bout de leur nez et faire leur possible pour adopter une attitude citoyenne. Quitte à sacrifier un peu de leur confort. Un vélo n’est pas un totem d’immunité donnant tous les droits ; en toute objectivité cependant, un cycliste qui grille un feu rouge est moins dangereux qu’une voiture qui accélère au orange écarlate alors que les piétons (qui anticipent toujours) ont commencé à s’engager.Automobilistes, posez vos fesses une fois dans votre vie sur un biclou dans la capitale pour vous rendre compte du danger que cela représente ; un danger oui, mais aussi un moyen rapide, sain, efficace d’aller d’un point A à un point B. Cyclistes, mettez-vous une fois dans votre vie à la place du banlieusard lointain qui galère à cause des trop nombreuses pannes de transports, ou du piéton vulnérable qui se raidit légitimement en voyant fondre sur lui un vélo alors qu’il déambule paisiblement sur un trottoir.Franciliens, franciliennes, chers compatriotes, prenez si vous le pouvez le Thalys pour aller vous imprégner du vivre-ensemble ultime, au Danemark ou aux Pays-Bas ; vous y constaterez l’évidence, en voyant les piétons sur les trottoirs, les vélos dans leurs couloirs, et les (très rares) voitures à leur place dans ce petit bazar. Vous y comprendrez surtout le respect, avec un grand air pur.Faites du vélo, du Vélib’, de la trottinette, de la voiture électrique, du covoiturage urbain, marchez, prenez les transports, mais par-dessus tout, gardez en mémoire : vous n’êtes pas seuls !

Ambroise Le Corre

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