A Beautiful Day: éloge du monstre et de l'enfance.

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Maintenant que je vous ai laissé une petite semaine pour aller voir A Beautiful Day et pour le digérer, je vous présente une ou deux réflexions présentes dans le film.Il est bien évident que si vous ne l'avez pas vu, vous êtes redirigés naturellement vers l'article qui en parle sans vous le spoiler autant que vers les salles obscures pour en profiter sur un écran gigantesque avant qu'il ne l'arrête.Autrement tu peux te poser ici, aller te faire un café et lire ce que j'ai à écrire sur la question. Ce film est profond. Avec pas grand chose, juste du visuel, du soupir et des grands coups de marteau dans la tronche.Il amorce une réelle réflexion autour de deux axes, doublé en deux parties (un peu comme une quatre voies intellectuelles, tu piges ?); l'enfance et la vie courante de l'homme adulte, l'innocence et la culpabilité, avec entre les 4 une notion de justice assez fondamentale, pour peu caricaturée.L'enfance est un thème central dans le film. C'est à cette époque que l'on produit des monstres, que l'on inculque des habitudes de vie, que nous faisons des jeunes humains des futurs adultes. Cette vision de la chose, perçue tant à travers le personnage principal, que certains des autres, implique que cette éducation soit en réalité traumatisante. Ainsi, l'enfant battu avec un marteau devient un bourreau, auto-destructeur, animé d'un désir de vengeance et de violence que même son passage à l'armée n'a pu solder. Cette brutalité intérieure se répercute chaque jour de sa vie, au point qu'il fasse de ces épisodes traumatiques un métier. La nature du boulot n'arrangeant rien, son quotidien creuse un peu plus sa tombe chaque jour.Le pont qui surplombe ces deux premiers axes, c'est le quotidien, le sérieux, la vie d'adulte. Cette dernière, s'inscrivant pour la majorité des New Yorkais dans une rat race, est induite par ces éducations parfaites, ces politesses et ces réussites. En soi, on nous présente cette ascension comme une chance, là où ceux qui traine un bagage plus difficile ne grandissent jamais. Sans pouvoir matériel, d'achat, sans influence, le pauvre est tout de même fort. Seul, attaché à la figure maternelle à 40 ans passée, il s'occupe, semble surfer chaque jour sur des délires anciens. Son rapport à la souffrance est extrêmement particulier, puisqu'il n'hésite pas à pratiquer l'automutilation, des jeux sordides, et à s'étouffer à loisir dans un sac plastique. Cette force est par nature très différente de celle qui revient aux personnages antagonistes qu'il doit affronter, mais lui permet de survivre à ses fantômes par de sadiques mises en scène.Déjà que Joaquim est meurtrie physiquement jusqu'à la moelle, en portant un masque d'acteur usé et neuf à la fois, les jeux qu'il intègre dans ses routines autant que sa manière de "procéder" pour faire son boulot (cad en faisant des courses à la droguerie avant de défoncer tout le monde) font de lui un monstre. Un monstre prisonnier d'une enfance horrible, de souvenirs d'armée abominables et d'une incapacité à exister selon les standards normaux, ni même à tuer selon des standards "normaux". Pour autant, il agit souvent comme un enfant, rapidement dépassé, le verre de ses émotions débordent vite, et après la violence, viennent la panique et les larmes.Susceptible, douloureusement atteint, plus ça se corse pour lui, et plus il perd le contrôle de la situation, plus il perd le contrôle de lui même, avec le sens des réalités. Il est juste en flottement, ce qui lui permet d'ailleurs de faire face à la situation. Car ce grand enfant, comprend bien les enfants, et en dépit de la violence, on jurerai le personnage au milieu d'un jeu avec les autres protagonistes. Il y a d'ailleurs un rapport intéressant entre ce monstre, l'innocence, la culpabilité, et les vrais monstres.La culpabilité est un terme assez polysémique. On parle aussi bien de la culpabilité que nous ressentons, se sentir coupable, etc... Et être coupable de quelque chose, c'est à dire à l'origine d'une action qui est défendu par la loi. Ce sont les autres hommes, la société qui nous reconnaissent coupable de cette infraction. Dans le premier cas c'est un rapport personnel, individuel, et parfois uniquement les répercussions sur notre conscience d'une incartade morale. Le personnage principal est rongé par la culpabilité, et c'est pour cette raison que ce n'est pas un monstre, mais un enfant. Résolument incapable de comprendre comment dépasser un dilemme moral, il est simplement poursuivie par une impression d'inachevée, éprouvant la souffrance de quelqu'un alors même qu'elle n'est pas la conséquence de son action. Bien au contraire, ses actions viennent traiter le problème, mais la force démentiel du "méchant", l'homme adulte, de 40 ans, gouverneur, met en échec ses tentatives de sauver la situation.Dès lors, ce gouverneur pédophile est le réel coupable. Il est coupable jusque dans la mémoire du héros qui subissait semblables sévices et aujourd'hui porte secours à des enfants. Il les comprends instantanément, sait les trouver et les sauver. L'autre se sert de son influence pour les cacher et les violer. Là aussi les images sont fortes et évocatrices. La maison de poupée, les fantasmes étranges de chambre secrète avec de la musique pop et les lolitas en bas âge absolument perdues... Il y a une iconographie malsaine, un nouveau rapport à l'enfance, cette fois ci dans l'expression d'un tout autre type de traumatisme. Une violence acerbe, la plus condamnable par la société, et l'injustice suprême étant l'absence totale de justice, au point que le père désespéré et impliqué jusqu'à la moelle dans cette affaire de pédophilie fasse appel au héros (que l'on connait mieux maintenant) pour régler cette sombre histoire.Pourquoi est-ce si horrible ? La nature du crime, la notion d'impunité, le pouvoir à l'origine de cette cruauté gratuite et le fait aussi que ces lubies soient inexpliquées (elles ne trouvent aucune origine, le gouverneur n'est pas un personnage développé, il est juste présent et ce qu'il est, sans plus) viennent interroger la notion d'innocence. Au final, le véritable monstre c'est lui, c'est l'homme moyen, blanc, riche, puissant. Sa lubie n'a pas besoin d'être comprise car tout la justifie dans la mesure ou rien ni personne ne peut la punir. Il est blanc comme neige et à vocation à le rester. C'est là que se cache la véritable horreur, et c'est là qu'on en vient à louer le dégénéré qui esquisse un sourire dans un bricomarché au rayon marteau, parce qu'il vient rétablir l'équilibre ainsi dérangé par une fiction sociale.Le film pose ces questions: qui est le vrai monstre ? Qui est le vrai coupable ? Quel est le rapport entretenu avec l'enfance, l'innocence, et la culpabilité dans tout cela ?Et pose un embryon de réponse lorsque le héros a tout perdu pour remporter la victoire. Que le gouverneur est mort des mains d'une enfant, et qu'elle semble reproduire déjà un comportement horrifiant, sans même en avoir conscience. En projetant son propre suicide, le héros revient à la vie. Il est maintenant responsable, sur la route avec une gosse qu'il a tout fait pour sauver. Leur vie prend un nouveau tournant, une nouvelle allure et c'est ensemble qu'ils vont grandir, s’appréhender, faire quelque chose.Esthétiquement, le film met en scène ces problématiques de manière très simple, très épuré. Tout simplement, des plans que nous connaissons, un univers familier; la maison du beauf qui vit chez sa mère, les chambres d'enfant américain, l'arrière boutique d'une épicerie servant de couverture. Tout ça, nous parle. C'est familier. Seul ce qui en est fait vient nous troubler.La violence n'est pas le sujet du film. Elle explique ceci ou cela sans que nous la voyons (ni les abus, les enfants battu, ni les viols), ou vient régler une situation d’apparence insurmontable. Au prise avec un gouverneur pédophile, quelle est votre chance qu'un ancien vétéran soit payé par votre père pédophile pour venir défoncer tout le monde avec un marteau ? Qu'il s'en sorte ? Qu'il vous élève ? La puissance du scénario réside là, déporter le sujet et la profondeur des sujets ailleurs que sur la violence. Ce qui aurait pu être un point central, comme un rond point liant la fameuse quatre voies, n'est rien d'autre qu'une suggestion. Elle est mise en scène par le biais de stratagèmes, comme au travers de caméra de surveillance sur lesquelles on ne voit jamais rien, ou instantanément décomplexée par d'autres types d'évènements.Ils n'ont pas poussés le vice à enlever la moindre goutte de sang, mais il y a une volonté de cacher tout cela; d'une part pour obérer l'horreur, de l'autre pour ne pas centrer la libération et la force du geste sur le coup de sang malsain du héros. Cette sobriété dans l'univers d'un des crimes les plus violent qui soit anime la réflexion sans la parasiter. Les lenteurs permettent de poser le dilemme, et au final on ne les sens même pas passer si on se pose les mêmes questions que le personnage. Parfois caché en pleine lumière, le sang n'est pas le sujet. C'est bien souvent l'expression du héros, dont le visage est maculé de sang, qui est le racourcis vers le thème central.Il est l'heure de révéler pourquoi, au delà de considérations esthétiques, de performance en rapport avec la mise en scène, ou encore de la simplicité percutante du scénario, pourquoi ce film est une bombe.Si vous avez déjà pensé à quoi ressemblerait d'essayer de "filmer un rêve", sachez que A beautiful day expérimente de filmer la phobie de projection. En psychologie, la "projection" c'est l'association de sentiments, de délire, de passion, à un autre que soit (voir un objet, comme le marteau) pour se défaire d'une situation émotionnelle relativement inextricable autrement. En gros, tu projettes de manière assez réaliste ton envie de mourir, ou de tuer, sur quelqu'un ou quelque chose dans ta tête pour t'en débarrasser. Le problème lorsqu'on est schizophrène, paranoïaque, ou dépressif, c'est qu'il devient dur de se défaire de cette dernière (la projection, comme stratagème) et qu'on entrevoit souvent la légèreté de la frontière entre le réel et la projection.Intimement lié au registre de la phobie, elle permet de se défaire d'une crainte intérieur. Si votre subconscient vous oppresse, la projection permet de pousser les murs. Eh bien ce film s'empare de la problématique, comme s'il voulait filmer un rêve et met en scène le quotidien d'un homme meurtri, qui survit grâce à ces phobies de projection. Le cœur du scénario est qu'il est surpris, assez vite dépassé, alors que son équilibre est déjà très fragile, que sa vie est réglée comme une machine. L'improvisation de ce "Jour merveilleux" le conduit à devenir un père. Jusque dans la dernière scène où il projette son suicide qui ne semble déranger personne.C'est cela une phobie de projection. Se mettre consciemment une balle au milieu du crâne devant tout le monde sans jamais l'avoir fait. Introduire cette vue de l'esprit dans un film, au moment crucial de la vie du héros dans ses journées fort chelous, frôle le génie. Je me demandais même si le titre, dont on comprend qu'il fait écho à "cette journée qui change tout", qui amorce une nouvelle vie, et qui trouve son côté "beautiful" tant dans les horreurs qui l'expliquent, la caractérisent et y mettent un terme, etc... Bref je me demandais si ce titre faisait aussi écho à ces choses qui ne se sont pas produites.C'est à dire les choses à l'origine de ces phobies, ces troubles premiers qui lui nuisent à un point extraordinaire et le pousse à s'enfermer, à se blinder dans la routine et la violence pour paraître normal. Et surtout à justifier les horreurs et les "monstruosité" qu'il commet, pour en quelque sorte, avoir le droit de se comporter ainsi. A Beautiful Day, c'est une superbe journée. Qu'elle soit comme les autres, où exceptionnelle, qu'elle soit fictive et pour partie dans la tête du personnage, ou qu'elle soit très ancrée dans le réel au point de donner au quotidien un nouveau sens.Ce film fait le pont entre les deux éléments et réunit beaucoup de versant des termes polysémiques que nous venons de développer. Réelle réflexion autour de l'idée de Justice (ce qu'on mérite d'avoir et comment, ce qui est juste et injuste), de l'innocence, de la culpabilité et de la figure du Monstre comme du concept même de monstruosité. Quelque chose d'aussi profond dans le thème épineux de l'enfance, du traumatisme, de la fiction psychologique comme voile sur le réel, voir de la notion de pouvoir et du folklore de la pédophilie qui l'entoure dans le cliché de la société moderne, est nécessairement prenant.Les images se succèdent, ce film est une réflexion puissante, une machination hyper violente dévouée, qui va vous réfléchir.

CinémaCharal