Monsieur et Madame Adelman: fantasme de l'auteur égaré et caricature à respecter.

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Je n'ai appris que très récemment que Nicolas Bedos s'était lancé dans une aventure cinématographique. Sortit en 2017, le film "Monsieur et Madame Adelman" est réalisé par ses soins alors qu'il incarne l'un des personnages principaux.

A l'origine de quelques pièces de théâtre, de scénarios et de moments de télévision, c'est la première fois qu'il prend les commandes. Il me semble que je ne m'attendais à rien. La fraîcheur de Doria Tillier, autant que sa vulgarité en roue libre, la classait bien dans le top des miss météo. Comme les plus talentueuses d'entre elles, elle a su s'en extraire et produire quelque chose de pétillant et je crains fort qu'elle devienne impossible à égaler en la matière.

Naturellement, elle apporte son grain de folie à l'affiche en incarnant Madame Adelman, là où Bedos est Monsieur Adelman. Le titre aurait pu mieux porter son nom, mieux inviter à partager la vie de ces deux personnages en la définissant, par une formule meurtrière et comprise qu'à la moitié de film. Mais il n'est pas impossible que ce dernier puisse s'interpréter comme une parodie, comme précisément une invitation suspecte à entrer dans la vie de gens qui se révéleront peu commun.

Pour faire un très bref synopsis, le film démarre par la mort de Victor Adelman. Son biographe vient rencontrer Madame Adelman afin de recueillir une histoire de leur vie, une vision de la chose contée par celle qui a vécue à ses côtés pendant des années. Ecrivain d'exception lors de sa vie, ce personnage fictif est un prétexte pour moquer tantôt l'élite bien pensante de gauche qui composait le monde des écrivains de l'époque. Le film en lui même est un prétexte pour moquer le film français en général en reprenant ses codes, en lui offrant des rebonds assez intéressant à différents égards.

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Le visage vieillit, la belle et passionnante Doria Tillier raconte leurs vies de leur rencontre à la mort de Victor qui remonte à quelque jours seulement. Sans peine, elle se livre et présente un témoignage réel, auquel on croit, et les scènes qui lui coupent la parole nous invite dans un monde où Sartre et Beauvoir (et tant d'autres) son réécrit. Ce couple idéalisé, composé d'une femme merveilleuse, qui relit l’œuvre d'un homme écrivain. Ce dernier fume au restaurant, vit d'une manière débridée et aborde toujours les choses avec une philosophie tourmentée. Le personnage de Victor, ivre de succès et pourtant dans la misère, cherche à développer son art et son aversion pour le monde. Caricature de l'intellectuel gauchiste, il fera évoluer sa mentalité avec son porte feuille. Il fera évoluer son style, ses idées, l'objet de son passage en ce bas monde et avec la nature de ce qu'il écrit.

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Il y d'une part l'ascension d'un écrivain, le rôle de sa femme qui joue en outre la narratrice, et surtout les aléas de la vie. Ce sont ces derniers qui opèrent une caricature grandiose du cinéma français, sinon de son monde culturel. Vas y que je crache sur le Goncourt, que je le remporte et que je passe chez Apostrophe avec mon col roulé, que je m'embourgeoise et que je me fiche de mon enfant débile... Il y a dans certaines scènes une horreur palpable, que Bedos incarne bien, et que Tillier compense par une légèreté de mère aimante. Elle aussi s'affaisse et se caricature en finissant par devenir une sorte de bourgeoise décadente dans une maison de maître meublé art déco et remplie de domestique noir. L’œuvre joue sur tous les registres et la fluidité de son discours, des éléments qu'elle met en perspective par l'image n'est pas gâchée par la densité des clins d’œil qui sont fait.

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Il faut être surpris d'une telle réalisation. Le véritable personnage est sa femme, qu'il admire, maltraite et fini bien sûr par perdre. Il incarne à merveille le vieux monstre cynique et alcoolique, plein de contradictions et en crise à toutes les époques de sa vie, qui fait du mal par plaisir pour se décharger de qu'il ne supporte plus. Là où sa femme décide de vivre, tout simplement. Elle traverse des passes difficile, mais se rend heureuse en occupant une position privilégiée. Il est possible que ce qui soit le mieux mis en scène c'est l'idée que l'on se fait d'une femme d'écrivain, dans l'imaginaire. Dans tous les aspects évidents, comme certains pernicieux, elle est au rendez-vous et répond à la méchanceté d'un homme en perpétuel questionnement par un malheur aigüe et profond. Doria l'incarne à la perfection, et se dévoile au fur et à mesure.

Ces deux personnages tournent l'un autour de l'autre depuis leur rencontre, et de leur union va naître un quotidien que nous suivons du début à la fin dans une atmosphère passionante. De leur union va aussi naître un art, une littérature à part entière complètement imaginée par Bedos mais semblable à mille autres lieux communs dans cet univers.

Ce film parvient à surprendre, joint les deux bouts et fait un réel travail intellectuel et matériel sur le film français, autant que la vie intellectuelle faste et cannibale de cette époque. Emporté par Halzeimer le héros n'a plus rien pour lui, sombre doucement seul, puis accompagnés; ce qui conforte dans l'idée que les destins choisit aux personnages sont terribles. Le pouvoir de les avoir imaginé, malgré les évidentes inspirations dans l'horreur et la démesure de leurs caractères, a permis une rupture vivante et humaine qui en appelle à la compassion.

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Peut être que ce fantasme était le leur. L'écriture du film revient au couple qui se met en scène, bien que Bedos soit exigeant derrière la caméra. Sans faire de ragots inutiles le fait que les deux énergumènes soient en couple, après des échanges et une romance sur les petits écrans, changent littéralement la donne. Ils ont façonnés cette histoire ensemble et l'ont fait naître, tout simplement. Avec un regard neuf, novateur et très acide, le monde dans lequel ils ont un pied ou désirait en avoir un, est désormais à leur portée.

Sans aucune admiration ab initio pour Bedos, que je considérais à la télé comme un personnage qui se cherche (et non comme un polémiste de talent), il compte désormais de par sa griffe artistique (tant littéraire que son aptitude cinématographique aujourd'hui démontrée) parmi les impertinents respectables, éduqués et seyant. Dénué d'une vulgarité gratuite et risible, comme certains autres bien plus populaire et faux-derche, Bedos s'impose et Tillier participe à créer une harmonie intéressante, plus pure et perfectionnée.

A titre personnel j'aurais aimé savoir quelles étaient les idées de l'une et de l'autre. Vraisemblablement, et ce malgré des nominations qui n'ont rien données aux César, deux carrières sont ouvertes. Il faudra patienter pour voir la suite, mais j'ose espérer que le registre changera du tout au tout en s'inscrivant dans la même théâtralité, la caricature portant sur un point radicalement différent.Dans l'attente, je vous oriente vers ce film si vous pensez être suffisamment amateur pour en faire une bonne lecture ! Sinon va lire un article qui parle d'un truc plus détente, et te liquifier le cerveau.

CinémaCharal