La casa de papel: Browning de Tchekhov et Stockholm syndrom

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Il y a fort à parier que vous ne soyez absolument pas prêt pour cet article. Afin que vous puissiez entrer la dedans et comprendre l'ensemble de mon argumentaire je m'efforcerai d'expliquer tous les termes que j'utilise et d'agrémenter mes explications d'illustrations comme de références.

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1-Tout le monde parle de la casa de papel.

Étant un fanatique inconditionnel, absolu et frénétique de tout objet de culture ayant trait au banditisme, je dois avoir vu une quantité de film sur les bandits et le crime qui ne se recense plus. Sans élever cet qualité au rang pompeux d'expert ou d'esthète, puisque je prend plaisir à mater la pire des daubes françaises (récemment Truand, avec Benoit Magimel, qu'il m'est impossible de définir) comme de parler de "meilleures" transgressions qu'un cinéma sérieux peut présenter (Funny Games U.S. de Hanneke, Snatch, Reservoir dogs et bien d'autres comme l'Instinct de Mort ou encore Sans arme, ni haine, ni violence).

J'ai donc été happé par la présentation qui était faite de la Casa de Papel, en cherchant à m'en faire une idée par moi même. La rubrique "Culture" du Huffington Post (Mdr), titre "Mais c'est quoi la casa de papel ?" et décrit la série comme: la plus bingé de l'histoire, sous titre un "braquage à l'espagnol" (référence douteuse à "Braquage à l'Italienne", qui n'a aucun rapport), et ose écrire "il faudra par exemple repasser pour l'originalité du scénario" tout en spoilant ci et là deux ou trois éléments de la série présentés comme sans intérêt.

Le Point (dans cet article) assimile la série à une production originale Netflix, qui se définit comme à mi-chemin entre Ocean Eleven, Orange is the new black (wtf ?) et 24h Chrono (faut nous envoyer ce à quoi vos chroniqueurs "culture" se défonce les gars, ça à l'air violent), et y perçoit une forte influence américaine. Le Figaro fait état quant à lui, d'une maigre référence à Ocean Eleven et détail plus légèrement les conditions de tournage de la série Espagnol. Rien de bien terrible.

J'ai assez légitimé ma position et délégitimé celle des autres, nous entrons dans la seconde phase du plan.

2-Le pitch (sans spoiler ptn) de la Casa de Papel

Il est important pour moi de ne rien vous spoiler de déterminant sur cette série, car cela en viendrait à me donner tort en diminuant son potentiel. Il est évident qu'elle se binge, c'est à dire que tous les épisodes se matent en furie. Mon expérience ayant été proche de celle-ci, puisque j'ai quasiment tout maté frénétiquement dans la nuit de ma découverte.

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Je ferais un autre article plus précis pour ceux qui ont vu la série et souhaitent la voir disséquer, si on venait à exhumer un certain engouement chez nos lecteurs (c'est-à-dire toi, donc manifeste-toi ma poule).

Bref, la Casa de papel est une série espagnole, destinée initialement à un passage télé sur la troisième chaîne nationale, dont Netflix s'est offert les droits. L'ambition hypnotique du premier épisode a semble t-il déplacé les foules et la série est devenue un réel rendez-vous pour les téléspectateurs. En somme, le géant n'a rien à voir avec sa production. Ce qui explique notamment que la série disponible dès décembre 2017 sur la plateforme, voit la deuxième partie sortir en Avril prochain; elle a été diffusé en Espagne il y a un an.

Pour faire simple, un homme à la petite trentaine avec une dégaine de prof d'histoire-géo dans la force de l'âge, parvient à réunir dans le grenier d'une propriété délabrée une dizaine de forçats. "Le Professeur" fait donc classe à ces bandits de grands chemins en les captivant avec une histoire envoûtante. Ces derniers ont deux points communs. Ils ne se connaissent pas entre eux, et n'ont absolument rien à perdre pour des raisons différentes (qu'ils ignorent d'ailleurs). On leur octroie des noms de villes, et ils ne devront pas apprendre à se connaître, mais à travailler ensemble pendant 5 mois. Ils devront apprendre à la lettre les subtilités d'un plan qui rapportera 2.4 milliards d'euros (soit un cut de 200 à 300 millions par tête).

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Dans cette organisation, dont le découpage est révélé au fur et à mesure des épisodes et situations, il y a deux règles fondamentales: tout contact entre les braqueurs est interdit afin de proscrire une forme d'attachement, et le sang ne doit pas couler lors de l'opération. En effet, le braquage se veut propre, et la psychorigidité du professeur semble arrêter toute forme de relâchement autour de ces règles.

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Le but est d'entrer dans une chambre forte, de gérer des otages, et de gagner le plus de temps possible. C'est ici que ce situe la nuance: si un braquage doit s'opérer le plus vite possible (comme le braquage minute de L'Instinct de Mort, ou les braquages éclairs dans Panthers) le plan consiste dans la série à rester le plus longtemps possible sur les lieux des crimes, de gagner du temps. Pourquoi ?

3-La Maison de Papier

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Si tu veux profiter intégralement de la série, arrête toi là et revient après avoir commencé (voir terminé) de la mater. Claro ?

Si je pensais lors des premières secondes que la "Maison de papier" faisait référence au taudis dans lequel les acolytes bossent leur plan, et que la série (espagnole de surcroît) allait être très cérébrale et centrée autour de ces "enseignements" du professeur, je me trompais. La Casa de Papel c'est bien sûr le lieu du braquage: la Fabrique nationale de la monnaie et du timbre (càd, un des endroits où on imprime l'oseille).

Gagner du temps, c'est imprimer de l'argent. Dès lors, s'organiser pour déjouer les assauts des forces de l'ordre, tenir le siège, maintenir les otages sains et saufs, parvenir à produire des billets, comme à organiser une sortie sans heurt, fait partie du quotidien des braqueurs lors de la prise d'otage et le plan du "professeur" enseigné pendant 5 long mois se déroule presque sans accrocs. Le retour à la salle de classe pour expliquer le stratagème du jour est perpétuel. Nous sommes, et c'est là le point distinctif de cette série par rapport à n'importe quel film de bandit, les "élèves" du Professeur, les récepteurs du casse.

Cela nous place des deux côtés de l'intrigue et dans trois temporalités radicalement différentes. Nous sommes du côté des braqueurs lors du braquage, mais aussi avant lors de sa préparation. Nous sommes du côté de la Police pour les offensives, mais nous suivons ces personnage au travers de la présence du "Professeur", véritable cerveau, qui exécute et magnifie son plan depuis l'extérieur en surveillant ceux qui le traque. Si un film comme Ocean's Eleven, ou dans sa forme plus aigüe sur ce point Ocean's Thirteen, proposait un casse, une équipe, et de dévoiler un plan au fur et à mesure de son exécution, la différence se situe là. Dans la narration, mais aussi dans le scénario qui n'a aucune espèce de rapport. Le point important est que les personnages ne se connaissent pas dans la Casa de Papel, et qu'ils n'ont pas le droit de se connaître. En gros vous faites le casse du siècle entre inconnu (ce qui crée un certain nombre de problématiques évidentes et de ressorts pour jouer avec la police).

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En outre, il y a l'ampleur du casse, l'endroit, l'idée et la notion de plan. Si des films comme les Ocean's agissent selon cette dynamique de planification, l'ambition est novatrice. Le plan tient notamment au fait que l'opinion publique soit dans la poche des braqueurs car cela empêche toute intervention et permet de gagner du temps. En outre, la gestion de l'affaire n'a rien à voir. Si Ocean exécute son braquage en 25-30 minutes après l'avoir préparé, et offre un twist sympathique, on est dans la Casa de Papel sur un format d'une dizaine d'heure de prise d'otage, d'actions à l'intérieur et à l'extérieur du lieu du braquage, et de flashbacks quant aux nécessités du plan: la temporalité laisse également libre cours à l'apparition "d'imprévus".

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Il y a deux choses dans cette série qui sont extrêmement bien pensées, bien construites, et novatrices: la Narration et l'Esthétique.

4-La place laissée à la Narration et l'Esthétique

Il y a plusieurs auteurs et réalisateurs, bien que la direction soit attribuée à Alex Pina (créateur de série espagnole). La narratrice est "Tokyo", interprétée par la MAGNIFIQUE Ursula Corbero (petit bonus pour ceux qui restent jusqu'à la fin de l'article). Elle explique comment elle a pris sa place là-dedans, qui elle est et est un prisme par lequel, grâce à sa curiosité, on découvre les autres personnages.

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On peut facilement expliquer que cette série soit Binge Watché (et c'est un record de Netflix) par le biais de son pilote et de sa narration qui te happe littéralement. Intrigué par le plan, déjà plongé au cœur du plan, sans connaître le moindre détail sur les personnages, le pitch nous plonge en transe. La manière de présenter les casiers judiciaires des bandits inconnus, de les faire se réunir dans un taudis isolé, pour comprendre les rouages d'un plan qui nous dépasse, force l'admiration. On comprend très vite que ce thriller psychologique va s'inscrire dans la durée, et qu'ab initio tout est prévu. L'incertitude, l'inconnu, le vide qui nous décrit lorsqu'ils plongent le bâtiment dans l'effroi est d'une part souhaitée par les braqueurs (le fait d'ignorer ce qui se passe à l'intérieur est la meilleure manière de gagner du temps) mais c'est parfaitement sous contrôle, car il en va de la réussite du plan de transformer cet effroi premier en cohabitation durable. Ce qui explique qu'assez vite, la série va faire une mise au point.

Elle va passer d'un flou artistique total et orchestré, à une manigance extrêmement élaborée qui va clarifier les modalités d'exécutions du plan sur la durée. Et ce changement va se faire, dans l'esthétique. Je m'explique, pas d'inquiétude.

Il y a dans l'esthétique de cette série, une "bizarrerie". Elle n'existe nulle part ailleurs cinématographiquement parlant, et demeure je crois, très "espagnole". Vous l'aurez compris mais les otages vont vite faire parti du décor et être assimilés à des braqueurs à tous les points de vu. On va les transformer en complice, d'abord contre leur gré, ensuite par la force de leur propre volonté et cupidité. Dès lors, chacun d'entre eux est habillé avec cette combinaison rouge, ce masque stylisé de Salvador Dali et armé de manière factice. De cette confusion totale va naître une esthétique assez parfaite, rendre compte de ce braquage comme d'une œuvre et qui est raconté comme une histoire à ces contemporains, en inspirant une forme de respect.

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D'autres films avaient tentée de bosser sur cette esthétique, comme Inside Man de Spike Lee, comme The Dark Night de Nolan, comme Point Break, et d'une manière plus réaliste comme L'assaut de Julien Leclerq (sur la prise d'otage par le GIA du vol 8969 d'Air France, posé à Marseille) ou de manière plus étrange l'Attaque du métro 123 de Tony Scott.

Inside Man avait tenté d'inverser la logique de braquage rapide, en introduisant un début à la prise d'otage. Attention spoiler, mais dans Inside man les otages s'habillent en combinaison de peintre comme les braqueurs et ils tentent d'opérer la confusion en faisant "disparaître l'argent" de la banque pour sortir avec les otages, de sorte que l'on pense qu'ils n'aient rien volé. Le temps gagné est aussi l'un des ressorts du film. Mais les stratagèmes sont fort différents, orientés vers un but assez novateur dans le genre dans la Casa de Papel, et ce qui fait la différence n'est pas l'idée, mais l'esthétique.

Dans la narration, étant donné la durée du show, on peut poser un certain nombre de ce que j'ai appelé des Browning de Tchekhov. Dans le premier épisode de la Casa de Papel, la browning est l'instrument qui fait valoir qu'un assaut direct se transformera en bain de sang. De là, on montre les crocs. Pour quelle raison ? Ce qui était initialement un braquage raté pour la police se transforme en siège, et l'incertitude totale de se qui passe à l'intérieur traduit un désarroi phénoménal. Personne dans son plan, n'avait établit autant de contrôle sur une situation donnée avec, aussi paradoxal que cela puisse paraître, si peu de prise sur le réel.

Ils font durer le flou, font tourner la planche à billet, et entre les deux permettent aux spectateurs d'accéder à des scènes fantasmées. Par exemple, l'idée du "Je viens de percer le coffre de la chambre forte et je me jette sur les billets" est exploité dans le premier épisode de la série. Si d'ordinaire la victoire d'avoir "volé" 8 millions d'euros est extraordinaire pour le voleur et qu'il en charge rapidement les sacs pour se tirer est un accomplissement majeur du film, la série en fait une caricature, fait remplir les sacs mollement et va les abandonner dehors pour faire croire à un échec. On comprend alors que nous entrons par une petite porte dans un mindgame assez pervers et jouissif.

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En ce sens on a droit à des visites de la police sur place, voir à celle de chirurgiens. On a droit à des stratégies romaines pour maintenir la paix et la cohésion dans les rangs des otages, on tente sur la durée de les amadouer. On n'a droit à une vérification de leur état de santé, otage après otage sur un épisode assez prenant où la flicaille comprend enfin qu'ils n'ont rien foiré, mais qu'ils impriment des putains de biftards à plus savoir qu'en foutre. Les millions de la chambre, c'est une blague quand la presse en imprime autant à l'heure. "Le temps, c'est de l'argent" explique le professeur.

En ce sens, la reprise d'un certain nombre de clichés (comme les combinaisons de peintre, le "cerveau" du plan terré dans sa grotte, ou encore le Serbe barbu assez balèze au service d'un esthète psychopathe) est compensée par la caricature fournie (l'esthétique organisé autour des postures comme les conversations sur les masques de Dali, le fait que le cerveau soit en fait totalement amateur et un mauvais partner in crime obsédé par la règle première "ne blesser personne", et le fait que le Serbe gigantesque soit complètement homo, que le psychopathe esthète soit en fait condamné par une maladie neuro-dégénérative, etc...).

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Faire durer le plaisir donne lieu à des situations encore inexploitées, et permet de dégager des visions précoces de ces situations. Cela permet d’accrocher sur les murs des pièces d'intrigues, comme la browning, qui serviront plus tard à développer l'intrigue. Puisque tout est calculé, orchestré, planifié minutieusement et que le cerveau derrière tout ça peut donner du rythme tout en laissant le contrôle à ses hommes à l'intérieur, on peut jouer facilement avec énormément d'éléments narratifs posés là il y a quelque temps. Une chose en appelant toujours une autre, les solutions sont perpétuellement à disposition et si le plan est bien pensé, tout s'imbrique petit à petit.

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Enfin, la durée du vol permet aussi un Stockholm Syndrome sur les otages, mais aussi sur les spectateurs. Contrairement à Ocean, où l'originalité des personnalités qui composent l'équipe de voleurs, là nous ignorons qui sont ces gens et ils s’ignorent entre eux. La complicité n'est donc que sporadique, et assez attaché à la réussite de la mission. On découvre au compte gouttes les événements qui ont façonnés ces personnages. On finit par les aimer, puisque le scénario leur réserve à chacun des postes clés, et donc en profite pour se consacrer à eux par divers moyens. Leurs angoisses, leurs attentes, leurs passés, en viennent à nous séduire. Au début un otage en connait autant sur son voisin que sur le braqueur, et nous sommes dans la même situation. Mais après 5 jours de cohabitation, on finit par connaître et aimer tout le monde, leur mission est réussie à l'issu de la première saison: ils se sont rendus sympathiques. Le Stockholm syndrome est donc réalisé, et plusieurs otages tombent sous le charme des ces braqueurs particuliers. C'est une des raisons qui expliquent le Binge Watching: comprendre, apprendre, connaître. La lumière s'allume épisode après épisode.

Tous les gens qui disent que c'est une série rapiécée, faites de restes réchauffés et d'éléments visuels ou narratifs déjà connus et exploités, sont mis au défi par Iter Criminis de citer ces derniers. On vous répondra par courrier sous la huitaine.

Pour ceux qui sont arrivés jusque là, petit florilège d'Ursula complètement gratos.

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