Las Vegas Parano: Rêve américain vomitif et halluciné.

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Le rêve américain ne serait-il qu'un tissu de bullshit servi par des pères fondateurs illuminés ? Peut-on aujourd'hui encore le remettre en question ? Est-il raisonnable de le chercher ?

Voilà les questions-claques (NDLR: Forme interrogative ultra violente, à la fois recherche philosophique et chiquette mésintelligente) distribuées comme des bons points en fin de trimestre par Hunter S. Thompson et Terry Gilliam.

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En introduction, ne cachons pas ma fascination maladive et douteuse pour Hunter S. Thompson. Il est peut être l'un des pères spirituels les moins fréquentables d'Iter Criminis. Il est l'inventeur du journalisme Gonzo (comme ce qui deviendra plus tard le "Porno Gonzo"; ce terme implique une mauvaise qualité de traitement d'informations, souvent détenu par un acteur sans méthode scientifique, dont les lacunes permettent de se frayer un chemin là nul autre ne peut). Il est aussi écrivain, puisque ses enquêtes curieuses se racontent à la première personne, sont toujours enrobées et servie avec un semblant d'arc narratif. On compte parmi ses chefs d'oeuvre Fear and loathing in Las Vegas, et son enquête suspecte sur les Hell's Angels (qui lui vaut de se faire écraser la tête avec un rocher par plusieurs motard sur le bord d'une nationale).

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Un génie particulier donc, qui confie son bébé à Terry Gilliam. On parlera de lui plus longuement, mais dans le genre génie particulier il n'a pas à le démontrer; la collaboration promettait ab initio d'être fructueuse, vois-tu ?

En 1998 sort donc une adaptation du livre, qui répond du même titre (Las Vegas Parano en céfran, tu connais). Dans le rôle d'Hunter, un jeune Johnny Depp. Dans le rôle de son avocat, le Docteur Gonzo, un Benitio grassouillet.

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1-Le Pitch ? 

Deux mecs camés à mort à la recherche du rêve américain, en route vers Las Vegas (cité du rêve américain) dans une cadillac louée (voiture du rêve américain) sous des noms d'emprunts. Ils ruinent littéralement les chambres d'hôtels qu'ils occupent dans les casinos, et prennent plusieurs fois par jour des quantités effrayantes de substances psychotropes (Cannabis, Cocaïne, Mescaline, LSD, Éther, Adrénochrome). Ils errent et se la butent littéralement partout, faisant de leurs vies un mélange d'effets, qui se compensent et se complètent.

Que font-ils de concret ? On ne sait pas bien. Il y a des péripéties, plusieurs buts qui se révèlent être des fantaisies. Les "sujets journalistiques" à couvrir ne sont rien d'autres que des prétextes pour permettre l'errance. Tout comme leurs identités foireuses, qui leur permet d'échapper à la responsabilité de leurs actes. Ils se sont rendus libres, et voient la misère de Las Vegas, le néant du rêve américain. Ils l'incarnent aussi, en étant témoins de scènes hallucinantes et hallucinées.

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2- Le message ? 

On pourrait facilement écrire dix articles sur ce film, et sur le travail qui existe en amont. Sur la manière dont l'information est captée, rapportée, sur la démarche pseudo journalistique de S. Thompson, comme de la façon dont Gilliam la traduit, la respecte et la développe, avec ses courtes focales inquiétantes et ses putains de cadrages penchés. On pourrait écrire sur la drogue en général, voir sur les drogues présentes dans le film. Mais aussi, sur le rapport que les individus entretiennent avec elles, qui semble être intime et extrêmement profond, violent. L'investissement là-dedans est crucial et permanent, c'est un des partis pris du film: représenter l'absurde et l'halluciné, en tant personne et en tant que sujet.

On pourrait aussi mentionner le jeu d'acteur, complètement fou, comme les choix de mises en scène et de direction qui leurs correspondent parfaitement. Cette nonchalance à l'image est absolument merveilleuse, et les expériences qui sont faites pour représenter cette décadence ont une vision monumentale. Les petits symboles du film, comme la Cadillac, les lumières de Las Vegas, ou l'attaché-case en cuir (au demeurant guindé de schnouf) fixent un décor familier volontairement souillé par tout ce qu'il y a de plus sale pour un américain moyen inspiré par Joe Cocker et l'hiver dans le Montana. Mais ça choque aussi dans les salons, inspirés par Dallas et l'équipe locale de Baseball. Et ça choque encore les salons littéraires, les showrooms onéreux et les gens qui pensent se la buter après des journées de labeure dans la réclame. Le film et son esprit forment leur propre cliché autonome de l'Amérique et dépassent les prétentions des moralisateurs qui pensent déjà la libérer. Si prendre la dope est contestataire, Thompson est contestation.

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C'est là le message le plus fort de film. Le rêve américain est représenté d'une façon morbide, par les héritiers de la vague de l'acide, qui lui portent une admiration différente. Elle est ici représentée d'après les mémoires du pire chef de file d'entre eux, et par la main d'un artiste très (ré)créatif. Si le film n'a pas plu à sa sortie pour devenir culte ensuite, c'est bien parce que cette représentation n'est pas amusante, elle n'est pas drolatique. Il n'y a rien de comique dans cette absurdité, l'image se déforme pour fondre, pour se troubler et devenir réellement terrifiante. Elle ne se déforme pas pour caricaturer et rendre risible. Les hôtesses d'accueil des casinos, en uniforme coloré, absurde et abscons, paraissent enfin elle même avec des têtes de lézards. Les gens qu'Hunter méprise dans le bar d'un hôtel, qui piaillent sans fin et séduisent dans d'onéreux costumes, paraissent vrais en baignant dans le sang de leurs victimes, dans un festin orgiaque et sanguinaire.

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Il reste une scène durablement marquante de ce désert cruel et ensoleillé. Une scène d'une heure et cinquante minutes, où on se demande constamment s'il est raisonnable de chérir et de chercher un rêve américain. Que représente cet idéal sinon du malheur, du sang et de la poussière ? N'est-il pas faux, jusqu'à la moelle, et désormais incarné par ces personnages sans queue ni tête, qui effrayent les inconnus et saccagent les affaires des autres ?

3- La technique

S'agissant du film en lui même, tout est fait pour ne pas troubler l'emploi de la première personne. Si l'auteur n'est pas avare d'anecdotes confuses dont la narration est inutile et désordonnée, la caméra les accompagnes. Même les plans en voiture sont penchés, même les remontées d'acide font bouger la moquette. Les "effets spéciaux" sont ceux que procurent les drogues, et le dynamisme du duo permet des plans d'anthologie, des moments monumentaux.

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Il faut saluer l’effort de traduction, de la mentalité et de la personne d'Hunter S. Thompson. Il a coupé les tifs de Jonnhy Depp lui-même, afin de lui octroyer la maîtrise du style gonzo lors du tournage. Son univers dans son entier trouve là sa plus fidèle et malhonnête traduction.

S'en est-il rendu compte ? Vu sa consommation, on doute qu'il ait vu le film de la même couleur que nous. Mais sa philosophie est là, et in fine, les bonnes questions sont posés. C'est tout ce qui importe, que la question-claque qui est due au rêve américain soit distribuée.

Avec le Gonzo, avec sa vie, et son oeuvre continuée, Hunter S. Thompson ne dit pas que le rêve américain n'existe plus. Il se la joue Albert Camus et le présente comme absurde, démontre qu'il a changé et trouve un lifestyle pour s'en satisfaire, pour inopinément continuer de le servir et de le devenir. Quoi de plus éloquent pour le décrire à cette époque qu'un livre post-hippie, sous acide à Las Vegas ? Quoi de mieux qu'une enquête d'action discutable au cœur d'un gang de motards violents, composé d'hommes désabusés, déçus par le rêve, plongé dans le malaise du Vietnam et l'absence de reconnaissance des vétérans morts pour une guerre absurde ? Quoi de mieux, je vous le demande !

https://www.youtube.com/watch?v=dJuPIQhuIbw

Quant à sa philosophie, elle est transmise. Elle est contenue là, "Differents drugs for diffrents things". Maxime que le film met en scène à longueur de temps, en mettant bien en avant que celle qui corresponde à la rage, la colère, la déception ou le désarroi répondent de la quête et sont toujours de plus en plus forte. Du LSD a l'oxyde d'adrénaline, du Cannabis à l'hallucinogène vénère, il existe des mondes qui correspondent à des degrés de frustration et de malaise. Il y a une fuite en eux mêmes des personnages, une vie prétextée pour la bousiller, pour consommer sans limites ce qui abîme leur propre absurdité.

Il est donc impératif de regarder Las Vegas Parano, et par extension de creuser la vie joyeuse de ce bonhomme à la consommation exceptionnelle qui accompagne son besoin d'écrire une société déjantée. Il aime la gnôle, les flingues, les clopes (dans un embout en plastique multicolore), la drogue et l'excès. Il est le rêve américain.

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