Le nouvel avènement des lyricistes français.

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La culture de la punchline remonte à des temps immémoriaux dans notre beau pays. La France a  le pouvoir d'ouvrir un livre de son histoire, de pointer du doigt un vieux roi, un orateur, écrivain ou paysan quelconque, et de dire: "Tu vois ? Regarde comme ce bonhomme à l'air d'avoir la classe".

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Avec son hermine, ses chaussures à boucle, sa perruque et son fake grain de beauté, ou son par dessus en chanvre marron et ses sabots, le français trouvera toujours de quoi en imposer. Lorsqu'il est loquace, peu importe sa place dans la société, il n'est pas avare en surprises. Sa langue fourche et il sait dire de belles choses.

"Le jour pousse la nuit,Et la nuit sombrePousse le jour qui luitD'une obscure ombre."

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Ça, c'est Pierre de Ronsard qui pose un slam destiné à Cupidon. Il en impose autant que d'autres, comme Montaigne, qui dans ses Essais résume l'amitié en "Parce que c'était lui, parce que c'était moi". On peut aller réveiller les Paul Eluard ou Prévert, qui savent coucher sur le papier des émotions d'un genre particulier.

"Elle est debout sur mes paupièresEt ses cheveux sont dans les miens,Elle a la forme de mes mains,Elle a la couleur de mes yeux,Elle s’engloutit dans mon ombreComme une pierre sur le ciel.

Elle a toujours les yeux ouvertsEt ne me laisse pas dormir.Ses rêves en pleine lumièreFont s’évaporer les soleils,Me font rire, pleurer et rire,Parler sans avoir rien à dire."

L'amoureuse, de Paul Eluard, in Capital de la Douleur.

Il faut bien comprendre que ce genre a évolué pour donner lieu à une des plus grandes controverses de l'histoire de la littérature. Est-ce que ce rythme saccadé, sur lequel un trublion rappe un couplet se range avec des lyricistes ? N'est-ce pas comparable à un poème ? A une histoire teintée de discours sociaux ou d'émotions puissantes ?

De Brel à Gainsbourg, en passant par les Mano Solo et leurs voisins, des grands lyricistes ont su perpétuer une tradition de l'écriture, en la tournant vers la musique. En leur donnant le succès qu'ils méritent, on ravivait cette gloire ancienne, on perpétuait une tradition. Aujourd'hui, on peut dire que la popularité de certains artistes ne les couronne plus avec la même noblesse. On les encense différemment, et parfois un extra-terrestre semble ouvrir le cœur de la foule, qui d'ordinaire ne le comprend pas.

Une fois que l'on a ôté le caractère ridicule au fait de donner du Booba à disséquer à des étudiants en lettre (qui méritent autre chose pendant 4h de partiel), on peut chercher si certains personnages n'opèrent pas une réelle rupture avec l'ordre en place du rap-jeu (au demeurant miteux, pour bien des couches de la population).

Cette rupture, c'est le retour du texte.

Le texte n'a jamais vraiment disparu, mais il rencontre une réelle popularité et s'inscrit dans des styles très particuliers, avec pour fer de lance des personnages radicalement différents. Cette popularité est traduite par un intérêt de la foule, un plébiscite médiatique (y compris dans des sphères parfois hermétiques à l'innovation) et un succès commercial.

https://www.youtube.com/watch?v=XdxAxlkiJIA

Moment d'anthologie du rap français où Busta Flex pose sur le Zedou, soit une barrette de stup comme sujet poétique. Ça t'en bouche un coin ? 

Qui ramène le texte dans la lumière ?

Si l'innovation des types comme PNL (sur le plan stylistique et marketing) a été un succès commercial et que certaines lignes sont à défendre, il n'a rien à voir avec une marque du retour de quoi que ce soit. Contre exemple plus puissant encore, la multiplication des importations d'Afro Trap bien crades qui font danser les minettes dans des boîtes en délabrement.

L'apparition de deux phénomènes et la trajectoire qu'ils empruntent me conforte dans l'idée que je défends. Parlons de Moha La Squale et d'Eddie de Preto.

Moha La Squale est un parisien, fier représentant du quartier de la Banane. Avec ses chansons il rencontre un franc succès, et une fois la lumière sur lui, elle semble creuser le contraste sans fin. Elle offre toujours plus de profondeur à ce personnage, qui écrit très bien et parvient à fédérer autour d'un univers.

https://www.youtube.com/watch?v=TIl4xmbTZXQ

Il sait qu'il n'existait pas il y a 4 mois. Il parle de son passé, amorce un carrière avec un flow qui séduit les foules, et dans les textes il y a ce charme qui fait tant le rap que la poésie. Dans la temporalité d'un succès fulgurant, il s'attache à narrer sa condition passée, à se remettre dans le contexte. Il prétend "voler le peura", et il y a un peu de ça.

Quel intérêt de "représenter" ? Si Moha fédère, c'est d'une part parce qu'il est un représentant, pas un représenté ni un "représenteur". D'autre part qu'il y a du talent dans la plume, il y a une mélodie, une mélancolie, une idée du grand Paris, de la vie et de la jeunesse. Il y a aussi des visions, des clichés et des moments, qui joliment dévoilés restent en mémoire et séduisent tant les orateurs que les observateurs. On peut chercher à imiter, juste écouter, mais il y a un reste qui dépasse de loin la valeur ajouté par la majorité des autres figurants du milieu.

Est-ce que c'est ce reste, qui séduit un public marginal et emporte l'adhésion ? Moha La Squale a fait sensation. Son histoire a circulé. Repéré par hasard, c'est un réalisateur Belge qui le pousse vers le théatre et le prestigieux établissement du cours Florent à Paris. Il a donc dans ses créations le souci de bâtir un univers, il joue avec les clichés et les nourrit d'une science exacte. Il apporte des techniques et de la bonne intelligence à ses plans, comme à ses vers. C'est probablement cela qui conduit à fasciner ce qu'on pourrait appeler, "le monde des adultes". Il remporte l'adhésion dans les vieux médias, et devient même l'égérie d'une campagne publicitaire Nike. On pourrait s'en amuser, comme si devenir une publicité était un succès. Mais dans ce monde de requins, on est proche d'un couronnement de l'ordre ancien.

Il faut atteindre au plus profond, par l'image et le son, pour se présenter comme l'égérie de quelque chose. Une fois l'anonymat dépassé sur une affiche, il faut s'associer à l'artiste pour qu'il nous communique l'envie d'acheter le produit. De la même façon, il a su séduire de vieux publicitaires pour imposer une idée. Un mode de vie passé, une sorte de repentance, et traduire cette mutation en action dans une oeuvre riche.

https://www.youtube.com/watch?v=YNfl2gF9JXQ

Le succès fulgurant s'explique donc par une victoire sur tous les fronts, par un dynamisme capable de faire tomber toutes les frontières. C'est cela qui laisse à penser que le rap est souvent mal apprécié, incompris. La multiplication des bouses n'arrange rien, mais des pépites parviennent à se hisser au plus haut. Moha lit et cherche à comprendre comment les autres auteurs traduisent certaines scènes, il regarde et comprend les mises en scène. Il communique à la fibre artistique de gens sensibles à certains travaux, une information qu'ils comprennent et assimilent sans pour autant en maîtriser les codes. Il permet à des non initiés, sans tordre le style initial de ce qu'il fait, d'entrer dans son cercle.

Le second lyriciste capable d'attirer cette précieuse attention est Eddy de Preto. Il a multiplié les interviews partout ces derniers temps car son côté calme et mesuré lui a permis d'entrer en communication avec d'autres humains. Loin des frasques de Joey Starr qui répondait "Nique ta mère" en bloc à Denisot il y a des décennies, De Preto est calme et impose son style à particule dans un RnB revisité. Les thèmes abordés comme la virilité, et l'homosexualité en pointillés, ou bien la fête et l'ivresse, sont mis en scène avec un côté tendre et évocateur.

Il est facile de comprendre où il veut en venir, bercer des émotions sur un beat hip hop, avec des textes complets, qui se dévoilent au fur et à mesure de son album. Complètement inconnu il y a quelque mois, il s'impose et rencontre un succès fulgurant identique.

https://www.youtube.com/watch?v=yzUxyT-J5mEOn aurait bien sûr pu revenir sur l’ascension de Vald, plus récemment de Rémy, et de quelques autres qui malgré des à-côtés disgracieux, viennent enfin rompre avec une dynamique malfaisante. Finalement, certains peuvent s'adresser à nous avec un vocabulaire recherché, avec des mots et phrases touchantes, des formules évocatrices et se dévouer à traduire.

A traduire des évidences, des quotidiens, à ramener un sac plein d'enfance et à le déballer avec un style caractéristique. Ils font vibrer des connaisseurs et des néophytes, ils parviennent à se faire une place. Ils sont là pour remplacer les gugus de la variétés, qui autrefois avaient cette approbation tendre de la société, du petit peuple. Aujourd'hui mis à l'écart et incapable de performer, sinon repéré par des télé-crochets moyens, le chemin qu'emprunte le talent a bien changé.

La comparaison entre Eddy et Moha n'est pas si hasardeuse. S'il ne se ressemble pas de prime abord, qu'ils ne sont pas susceptibles de plaire au même public, ils incarnent une génération renouvelée d'artistes français qui savent manier la plume et la langue.

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