Leningrad: l'âme russe sous speed

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« Sur des p*****s de Louboutin, dans un p***** de pantalon » ou plus simplement « Va te faire foutre ». Difficile de faire plus clair, Leningrad n’est pas là pour vous ménager. Ni qui que ce soit d’autre. Le groupe a fêté ses vingt ans en 2017, soit vingt ans sous haute tension. On ne s’explique pas comment Shnur est toujours vivant. Leningrad, Shnur, autant de noms propres ignorés de la grande majorité des européens non-russophones. En Russie pourtant, le groupe a shotgun la première place des résultats de recherche Yandex, avant même la ville. Si vous cherchez sur Google, vous trouverez quatre ou cinq articles de musicos qui se sont essayés au rock de l’Est, et deux paragraphes Wikipédia. Leningrad est un paradoxe : un phénomène planétaire, mais obscur pour la masse.

Tout commence avec Sergeï Shnurov, dit Shnur, originaire de la ville qui s’appelle encore Leningrad. Il étudie pendant trois ans à l’institut de théologie et enchaîne les missions en tant que déménageur, vitrier, menuisier avant de parvenir à intégrer la sphère musicale, notamment en tant qu’assistant sur les tournages de clips vidéo avant de rejoindre la radio « Moderne ». En 1991, il se consacre exclusivement à sa carrière de musicien. Il lance le premier projet de hard rock russe « Алкорепица » (Alkorepitsa) avec un collectif de musique nommé L’oreille de Van Gogh (on aimerait bien comprendre son obsession pour l’artiste hollandais, qui surgit çà et là tout du long de la discographie). 1997 ou l’année de la génèse, Leningrad prend forme en tant que tel. A l’origine, ce n’était qu’un petit projet musical pétersbourgeois, un truc sans chichis ni trop de prétention. Le jackpot commence lorsque Léonid Fyodorov (leader du groupe Auktyon, phénomène de rock majeur en URSS, et non le patriarche homonymique) se décide à parrainer le groupe.

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Sur scène, Leningrad est dans le « whatever-isme », à tous les niveaux. Ils tournent en ce moment dans toute l’Europe (le 13 mai à Londres, le 16 mai à Paris, le 18 à Riga…) mais Shur a connu la galère des premières années. Le maire de Moscou Iouri Loujkov leur interdit de jouer dans la capitale en 2002, les grandes salles n’ont pas envie de se mettre les pouvoirs publics à dos, c’est donc un gros niet à la clé. Les installations précaires feront office de scène, puisque le groupe se contente de jouer dans les bars, un peu partout, selon la sollicitation (et ils les acceptent toutes). En parallèle, les rares radios et chaînes de télévision qui diffusent les chansons de Leningrad ont bien du mal à conserver du contenu, couvert de bip afin de camoufler les paroles, dérivées du mat russe. Le mat, c’est l’argot des criminels russes. De fait, le style musical du groupe n’est pas spécialement élaboré et surfe sur un peu tous les genres : ska, rock voire hard-rock, rap…parfois on intègre des moments de balade, voire un simulacre de comédie musicale. Les grossièretés par contre sont constantes, elles forgent l’identité du groupe. Selon Shnurov lui-même, la plupart des chansons n’ont aucun sens, puisqu’elles sont écrites majoritairement par et pour lui. Si Shnur ne fait défection à Leningrad que de 2009 à 2010 (dates durant lesquelles le groupe est brièvement dissous) pour se concentrer sur son projet de Rouble – un groupe de rock, dont l’activité s’essouffle dès 2011- il est l’un des seuls. Avec Andreï Antonenko et Alexandre Popov, ils sont les trois constants du groupe, tandis que pas moins de 36 musiciens se succèdent et rejoignent plus ou moins longuement les rangs. A Paris, ils sont 14 sur scènes. Le style vestimentaire, c’est un « rien à carrer », mais travaillé. Shnur est fringué comme un grand-père par un dimanche pluvieux : marcel blanc et jogging, le gopnik de base. Florida, ainsi que la plupart des vocalistes féminines, optent pour les paillettes (oui, le jogging full glitter existe). Un musicien arbore un sarouel, un autre se balade littéralement en combinaison de bain, un autre ose la chemise hawaïenne.

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Depuis les années 2000, âge d’or du groupe, le cap est clair : conquérir un territoire toujours plus grand, peu importe lequel et peu importe sur les plates-bandes de qui il faut marcher. Dès les années1990, Shnur a des sources d’inspiration illimitées pour alimenter ses paroles. Après l’effondrement de l’URSS, il voit les guerres de gangs envahir les rues de Saint-Pétersbourg, le capitalisme prendre violemment la main en Russie, et les Russes tenter d’adopter -avec plus ou moins de succès- les codes vestimentaires, musicaux, alimentaires etc. des Occidentaux. C’est cet effet de copiage difforme que Shnurov tente de faire passer dans la musique et dans les clips de Leningrad. Le nom du groupe est d’ailleurs un pied-de-nez à la rebaptisation de la ville de Leningrad en Saint-Pétersbourg, un refus d’effacer l’histoire révolutionnaire et soviétique de la Russie. Alors que la Russie tente de se reconstruire, Shnurov va dans les tréfonds de la langue russe et la déconstruit, il extrait chaque face sombre de la Russie post-soviétique (alcoolisme, corruption du gouvernement, appétits divers etc) et en fait une fête.

https://www.youtube.com/watch?v=ktiONWfSL48

Leningrad est – et ce depuis ses origines- un groupe qui célèbre l’alcool, le sexe, et glorifie le mat. Shnurov est un ancien playboy, il fume (beaucoup), boit tout autant, jure et choque régulièrement par ses obscénités. Il s’inspire des chansons qui circulent dans les prisons, aussi bien que des bardes des années 1970, qui font de leur poésie des chansons et qu’ils accompagnent à la guitare acoustique. Il est aussi un businessman rodé – il est premier sur la liste russe du magazine Forbes– et fait partie du top 50 des personnalités pétersbourgeoises les plus connues. Le cynisme et les piques lancées à l’élite russe atteignent leurs cibles sans toutefois trop les déranger. Shnurov est invité à se produire dans des soirées privées organisées par de grands oligarques, dans les stades, dans les événements d’entreprises… Shnurov qualifie Leningrad de grupirovka, terme généralement réservé aux groupes de criminels. « Les Beatles ou les Rolling Stones sont des groupes. On a des goûts différents et pas de vision, d’idéaux ou de points de vue communs. On est comme une mafia ou comme un groupe de pirates, qui sont ensemble seulement parce que l’un est le meilleur tireur et l’autre le meilleur épéiste. » Lors du concert à Paris, au moment opportun, un « officiant » (barman) de circonstance se ramène sur scène, deux shots à la main. Za zdorovie, et ça continue. (Notre petit pote à casquette s’en enfile un en scred un peu plus tard).

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Shnur est un maître d’école sans message éducatif et un chef d’orchestre sans conscience harmonieuse. Durant tout le show, il interrompt les musiciens pour lancer des exercices chorégraphiques. Il n’hésite pas à suggérer à celles et ceux qui n’auraient pas la force de lever les bras de quitter la salle. Il engueule gentiment la blonde qui le regarde en souriant mais qui ne balance pas les bras en rythme. Bref, si Shnur veut que son concert soit une fête, il est un hôte exigeant et pose ses conditions. Son public reste peu identifiable, quarantenaires propres sur eux (voire cinquantenaires – les Russes sont si lisses qu’ils en deviennent ageless), businessmen et jeunes random se croisent en concert, en (très) grande majorité russophone. Je croise même une famille sur le retour, et m’étonne de ce que les parents ont trainé leur gamine de 12 ans entendre vingt façons différentes de dire « va te faire mettre ». Leningrad peine à atteindre les oreilles des occidentaux non-initiés, bien que Mediapart lui accorde un très bref article en 2014 avec la traduction de la chanson «Мы за всё хорошее» (2012) soit « Nous sommes pour tout ce qui est bien ». Shnur le sait, il s’adresse à la diaspora. Sur deux heures de concert, il ne lâche pas un mot de français, pas un mot d’anglais. Et il vanne constamment. Faut s’accrocher pour pas se sentir bête quand tes voisins se marrent et que tu tentes encore de piger la phrase d’avant.

Konbini revient début 2017 sur le clip de Kolschik - « Le tatoueur », mais avec une connotation underground, bien plus proche du tatouage clandestin que du joli salon parisien. Métaphore de l’effet papillon, le clip est monté à l’envers, soit de la fin vers le début, et dépeint les coulisses macabres mais édulcorées d’un cirque en plein show, et qu’une succession d’accidents transforme en apocalypse localisée. Tigre, sexe en scred, incendie, forces d’intervention en planque, bimbo et son vieux riche… et une gamine innocente à l’origine de ce bordel sans nom. De façon générale, Leningrad tape successivement sur tout le monde, riches, pauvres, Russes, Occidentaux, femmes, hommes, politiciens, policiers, maffieux, pop-star et employés de bureau, tous et toutes en prennent pour leur grade, mais avec minutie. Chaque clip dure entre sept à dix minutes, la plupart du temps bourré de clichés qui se succèdent habilement et qui valent d’ailleurs à Kolschik d’être primé à plusieurs occasions, notamment lors des UK Music Video Awards.

Dans Eksponat, « le chef d’œuvre », une jeune Russe explique par conversation vidéo à Serge, businessman qu’elle tente de séduire à coup de grands battements de cils, les raisons de sa rébellion contre son père. Elle veut échapper à la pression du faste, les diamants et les Mercedes qu’elle pourrait avoir mais qu’elle refuse afin de se consacrer à une vie simple, occupée sporadiquement par le dessin. Emouvant. Cependant, une fois que son Apollon lui propose un rendez-vous, le clip se transforme en opération d’intervention. Sur le terrain, l’ennemi à abattre c’est l’imperfection. Pour ça, il faut mettre la main sur LA paire de chaussures qui viendront parfaire sa tenue, copie conforme des Louboutin de Victoria Beckham. Pour qui n’a jamais été confronté.e aux clichés véhiculés sur les femmes russes, c’est un clip d’une nana un peu cinglée qui se prépare pour un date. Pour qui connaît Leningrad, Eksponat expose le ridicule d’une Russe qui tente désespérément d’adopter les codes occidentaux en se faisant sosie d’une ancienne Spice Girl, qui se couvre de papier cellophane afin de perdre un tour de taille en l’espace d’un après-midi, s’allonge les cils, se recouvre de maquillage et épile chaque poil de son épiderme. Le vrai objectif (ô combien connu des jeunes filles en fleur) est d’échapper par le mariage à ce qu’elle croit être son avenir. Sa mère, affublée d’un legging léopard et dont la préoccupation principale est d’avoir du pain à la maison et de faire tenir ses bigoudis en place est l’incarnation de cet avenir. La dispute futile qui s’engage entre la mère et sa fille sur la question du pain n’est en vérité pas moins qu’une habile allégorie de la confrontation entre une génération qui a connu directement ou indirectement les difficultés de la période soviétique (notamment le siège de Léningrad, raconté par les grands-parents) et d’une autre génération pour laquelle le culte de l’apparence – qui garantit un bon mariage- prend le pas sur le reste. A la fin du clip, la jeune femme tombe la tête la première et laisse sur le tapis traces de maquillages et faux cils, symbole d’une Russie qui se prend les pieds dans ses ambitions de transformation à l’européenne. La jeune fille refuse cependant de se laisser abattre et rampe tant bien que mal jusqu’à la porte où son rendez-vous sonne de façon incessante. C’est cette image un peu pitoyable mais finalement touchante qui laisse suggérer que tout critique qu’il soit, Shnur a de l’affection pour sa Russie.

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Où vont les allégeances de Leningrad, nul ne saurait le dire. En mai 2017, Alisa Vox, ex-chanteuse du groupe, poste un clip vidéo dans lequel elle se fait maîtresse d’école et pousse un lycéen à retourner en cours, plutôt que d’aller dans les rues de Moscou pour se laisser séduire par les prêches d’Alexeï Navalny– rare figure politique d’opposition connue en Europe de l’Ouest, et régulièrement interpelé par les forces de police. Peu de temps après, le site Meduza révèle que la vidéo aurait été une commande de l’Etat, avec un salaire pour Vox et ses musiciens estimé à deux millions de roubles (27 356,64 euros, de rien). Shnurov réagit rapidement par le biais de deux publications sur Instagram, dans lesquelles il s’attaque principalement à la réalisation de la vidéo et à la musique en elle-même, qualifiant les paroles de « inintéressantes et d’un niveau de maternelle ». Ouch. Pour autant, lorsque les circonstances l’exigent, Shnurov sait voguer en toutes eaux. Alors que la guerre bat son plein en Ukraine, Shnurov le pacifiste accepte en 2015 de se produire en Crimée devant le premier ministre russe Dmitri Medvedev, alors que la Douma promulgue une loi qui bannit le fait de jurer au cinéma et dans la musique et menace ainsi directement Leningrad. Tout pirate qu’il est, Shnur sait se faire corsaire pour protéger son trésor et cracher son nihilisme au visage du monde aussi longtemps et aussi loin que possible. En 2018, Leningrad révèle un nouvel album – le premier depuis quatre ans. Parmi les titres, un est très sobrement intitulé « Poutine ». Les paroles font état d’un Vladimir Poutine identique depuis toutes ces années au pouvoir, qui ne fume ni ne boit, ou tout du moins que personne n’a vu. C’est un président qui s’interdit tout alors que rien ne lui est interdit. Leningrad, par opposition, c’est une bande de potes qui fait de la musique, incite à l’alcoolisme et qui t’insulte sans t’infantiliser. La politique, c’est juste du grain à moudre pour produire plus de son, comme la corruption, la télé-réalité, le prix des fringues à Paris, la coke et le reste. Sur scène, les vocalistes du groupe sont souvent habillées aux couleurs de la Russie, mais par patriotisme ou par ironie, on n’en sait trop rien (et très franchement, on s’en fout).

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