Notre jour viendra: une revanche des roux, esthétique et violente

19474488.jpg

"

Ma chevelure vous irrite? je la laisserai pousser,

Mes actions, mes attitudes vous dérangent? Et bien je les amplifierai,

Et quand enfin sous la pluie de vos sarcasmes, je resterai indifférent et que je pourrai être celui que je dois être, et bien malgré ce dégoût, malgré cette honte, vous m'aimerez pour ce que je suis.

" Patrick, protagoniste de Notre jour viendra de Romain Gavras.

arton4248-980x0.jpg

arton4248-980x0.jpg

Comment faire un film qui repose sur l'ostracisme capillaire ?  Comment rendre le chnord beau à l'image sans le dénaturer avec des clichés qui sentent le maroille et l'haleine du facteur après sa tournée ? Comment, ancrer dans le dialogue une violence dans l'image qui dure depuis des années maintenant ?

Romain Gavras c'est d'abord le cofondateur de Kourtrajmé, à 15 ans seulement. Au milieu de son adolescence, il se tourne avec Kim Chapiron vers l'arrière de la caméra. Devant, il pose déjà

Vincent Cassel et Olivier Barthelemy

(entre bien d'autres), aux platines on retrouve souvent la Caution et DJ Mehdi, et de ce collectif va naître des projets à la frontière des styles. Des clips tantôt ultra provoquant, ultra violent, au moins férocement déroutant, introduisent l'univers de Romain Gavras.

Celui qui n'est pas à présenter comme le "fils de Costa Gavras", travaille sur univers qui mêle violence et esthétique depuis ses débuts. Mentionner le Sheitan de Kim Chapiron, dont l’œil averti passe souvent sur les pilotes des séries canal+ pour lui donner du charme (comme Guyane, dont on parlait ici), est obligatoire. C'est l’œuvre de l'autre réalisateur du collectif, avec des acteurs semblables. En revanche, le fond comique offert à Sheitan, n'a rien à voir avec la profondeur du Road Movie de Gavras. Les répliques sont glaçantes, là où Sheitan pressurise avec l’horreur et décomplexe avec un humour potache de cité.

Gavras c'est créé son propre univers, au travers de Koumétraj puis de clips vidéos. La bas, il a testé ses fantasmes, et a commencé à donner du sens à une épopée rousse malséante et dur à décrypter. Parfois, il accepte qu'aucun sens ne soit donné et se réjouis que des personnages existants puissent ne pas faire sens. C'est ainsi que Gavras et son collectif approche le Roi Heenok et réalise un des documentaires les plus parlant de mon adolescence: Les Mathématiques du Roi Heenok.

romain-gavras-620x350.jpg

romain-gavras-620x350.jpg

Alors, Notre jour viendra, c'est quoi ?

C'est un Vincent Cassel, à priori thérapeute, qui prend le large. Il va chercher la victime de la zone, un rouquin pas si roux, et ensemble ils errent. Où ça, vers où ça ? Ils n'ont pas l'air d'accord, mais tout le périple prend le ton d'une frénésie du verbiage et d'une apologie du coup de pression vers une destination, vers une libération, vers le jour qui doit venir.

notrejourviendra6042.jpg

notrejourviendra6042.jpg

On les suit, se déplacer, échanger avec d'autres humains et forger leur but: aller en Irlande. Le titre fait écho d'ailleurs à une locution gaélique dont la traduction "Notre Jour viendra" fait écho au jour où l'Irlande sera indépendante et fière. Par association, le film fait de ces têtes rousses les incompris, et de l'Irlande la terre promise. On tourne ainsi en ridicule la notion d'appartenance à un groupe, constamment challengé dans le film et mise en péril par Patrick (Vincent Cassel). On présente aussi un but tout aussi ridicule, qui tient du rêve d'enfant, et qui finit avec une arbalète et les sourcils tondus dans une voiture de "juif des années 80"(Oui, oui).

Il apparait que les deux protagonistes se rient des autres, comme des intelligences supérieurs, comme le peuple élu et doué d'une faculté de raisonnement qui légitime une domination tout en justifiant leurs souffrances. Ils se tournent ainsi contre les arabes, les juifs, les pauvres, les homos, voir les gens en général. Le film fini par déconstruire toute la logique qu'il s'est donné, et ce morceau de culture se désagrège en bouche en laissant un goût amer. Une sorte d'incertitude guette l'intelligence quant à l'issu du film, quant à ce qu'il faut en penser d'un point de vue philosophique.

notre-jour-viendra.jpg

notre-jour-viendra.jpg

Esthétiquement, le travail de Gavras est un boulot de mec inspiré. Non pas de fourmie, car les détails présents en appellent à des pulsions, à des visions. Mais de quelqu'un qui voit, et recrée une situation. Le génie appartient pour beaucoup au dialogue, qui in fine ne délivre peu de renseignements sur l'objet de la quête, mais révèle bien les personnages, leurs mentalités et leurs facéties.

On découvre un psy torturé, raciste et manipulateur, au service à mi-temps d'un petit homme qui devait lui ressembler un peu quand il était gamin. Et puis c'est la vrille. Une vrille esthétique assez belle, que nous voulons partager avec ces deux types, même si on les comprend pas trop et qu'ils font de plus en plus flipper. Les personnages sulfureux finissent par gommer leur identité, leur particularisme, pour le troquer contre un néant suicidaire, contre un spleen sauvage et nihiliste, et surtout contre une destination salvatrice. Rien n'a de sens, tout en prend, c'est merveilleux.

Notre Jour Viendra 3.jpg

Notre Jour Viendra 3.jpg

De part son côté confus, je crois que Romain Gavras tente toujours d'ôter le sens de son oeuvre. Il veut balayer la volonté de construire un raisonnement dans son esthétique, pour ne laisser que des marques. Ces marques sont des symptômes sociaux, des choses que le quotidien pose parfois sur nous, exacerbée dans son univers ou en outre elles ne trouvent aucune origine. C'était le cas déjà lors de ses clips, l'un où on favorise l'esthétique de ce que le badin trouve laid, inutile ou pauvre (

Dj Mehdi -Signatune

), l'autre où on met en scène cette douleur et en extrait une violence aussi pure qu'inexplicable (

Justice -Stress

), et le dernier étant un habile mélange des deux (

MIA - Born Free

).

Notre jour viendra, se rapproche légèrement de l’œuvre d'un Gaspard Noé et l'image rappelle ouvertement Seul contre tous. Le cinéma français, même dénué de sens, pose toujours le doigt sur quelque chose. Romain Gavras pose le doigt sur des sujets qui inspirent l'opinion à l'époque, et les met en scène avec une ambiguïté fascinante pour faire comprendre une chose qu'il abime tout au long du raisonnement.

51HNBHTG9PL.jpg

51HNBHTG9PL.jpg

CinémaCharal