Snowpiercer: La lutte des classes dans le wagon bar à sushis

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« Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » est la toute première phrase du Manifeste du parti communiste, publié en 1848 par Marx et Engel. Si t'es pas au parfum, sache que les deux bougres ont inspiré des révolutions en insufflant une volonté durable de changer le monde au travers de ce texte.

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Ce plan politique et économique se révèle à la lecture de leurs essais et travaux. Le manifeste n'est qu'une manière de populariser la pensée, d'alpaguer le chaland et de lui faire prendre conscience de sa condition. Combien de révolutions ont été fomentées avec en tête les lignes directrices et galvanisantes de ce petit livre ? On dit qu'il est l'un de ceux qui a eu le plus d'impact sur l'histoire de l'humanité, à l'image de la Bible ou du Transperceneige de Jean Marc Rochette.

Une bande dessinée d'un grenoblois, qui à la suite d'un accident doit cesser de hisser son corps sur les flancs de montagne et s'exercer à la contemplation. Son oeuvre est le résultat de cette contemplation, et présente une société circoncise à des wagons. Ces derniers avancent sans cesse sur un chemin de fer couvert de neige. A l'extérieur, une nouvelle ère glaciaire est tombée sur le monde. A l'intérieur aussi, il y a une atmosphère politique glaçante.

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Il se trouve que ce bouquin tombe entre les mains d'un certain Boog Joon-ho, coréen de son état, qui préparait son film The Host à l'époque. Friand de BD, il s'aventure dans les magasins à la recherche de l'inspi, et tombe sur le chef d’œuvre d'un français. Il décide de s'en inspirer, de le réécrire et de s'appuyer sur les cases noires et blanches pour établir un storyboard. Le projet enchante les producteurs, qui en font un film métisse pour moitié Coréen, pour moitié Américain.

Il ressort de cette combinaison une expérience cinématographique tout à fait fascinante qui répond au nom de Snowpiercer.

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"-Bordel, quel est le rapport avec Marx et Engels ?"

Figure-toi que le Snowpiercer est un train. Comme un TGV du futur couleur métalisée dont l'itinéraire est la terre entière, à ceci près qu'il ne s'arrête plus en gare. Le train appartient à un certain Wilson, et ce bonhomme (incarné par Ed Harris) a le mérite d'abriter toute l'humanité. Cet engin en mouvement perpétuel est autonome, auto-suffisant et résilient. Dans la locomotive, on trouve le patron. Plus on avance, plus on descend dans les couches de la société, les "classes sociales", de sorte que la société pyramidale est désormais représentée de façon horizontale. La queue, abrite la crasse et le stupre, l'extrême misère et l'extrême violence. Ces hommes et ces femmes détenus dans des conditions terribles, justifiées par leur survie à l'ère glaciaire et devant s'apprécier comme un geste d'humanité, sont littéralement parqués.

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Le ghetto roulant cache une diversité de populations assez riche et laisse penser au village de cent personnes. Plutôt en présence d'un bidonville de cent personnes, on constate la violence des conditions de vie. Fréquemment réunis et comptés par des hommes armés, les pauvres font la queue pour se nourrir. Depuis les wagons plus avancés du train, les fléaux s'abattent. L'autorité politique gère ces hommes et ces femmes d'une manière abominable, n'hésite pas à faire régner la terreur absolue pour les contenir et à faire usage d'une violence injuste pour des motifs abstraits.

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En ce sens, le film présente une situation d'une certaine intensité, où les "bébés du train" (les enfants nés après la glaciation, dans cet endroit caverneux) sont emmenés vers l'avant du train. On sépare les enfants des parents, ce qui est présentement en train d'émouvoir toute l'humanité sur la scène internationale. Alors, on remarque des leaders charismatiques (comme dirait le bon vieux Max Weber), qui sont assez chauds d'embraser l'arrière du train pour en prendre le contrôle. Le déroulement du film est pensé autour de cet axe, de la droite vers la gauche, de la gauche vers la droite. C'est à dire, du bas peuple au pouvoir, du pouvoir au bas peuple.

Les réponses politiques, comme la transmission des émotions et des choix (ce qui est brillamment expliqué ici par Every Frame a painting), viennent d'en haut. Elles ont vocation à contenir l'embryon insurrectionnel constant, qui cherche un flashpoint pour exploser. Comme on pourrait analyser les émeutes de 2005, les débordements d'une manif, ou l'explosion d'une révolution, d'un mouvement social de grande ampleur, on peut analyser ce qui se passe lors du film à l'échelle d'un train. La sauvagerie des humains, qui vont jusqu'à s'entredévorer pour survivre, et leur cohésion qui leur permet d'espérer un renversement de la situation.

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Il apparait que le réalisateur privilégie une représentation de l'opulence des hautes sphères de la société du Snowpiercer, à nous montrer son mode de fonctionnement réel. La machine est glorifiée pour avoir sauvé l'humanité, mais la manière dont elle le fait n'est abordée que pour suggérer l'horreur. Les enfants remplacent des pièces dont ne connait pas vraiment la fonction, les wagons centraux du train contiennent un salon de coiffure et un bar à sushis, alors que la plèbe mange des insectes recyclés et transformés en ration de sorte qu'ils ignorent la nature même de leur pitance.

Ce film fait penser au livre de Kafka, le Château, où les décisions politiques du village proviennent d'ordres venus du château. Château dont on ignore tout du fonctionnement, ni de ce qu'il contient. Hors, la vision horizontale et ce qui nous est montré dans le film, permettent une plus grande profondeur d'analyse que l’œuvre de Kafka (incroyable mais vrai). Au cours de l'intrigue, on découvre que des messages sur papier rouge font partie d'un plan pour que le château se renverse de lui même, que l'ordre soit remplacé, renouvelé par la coaptation d'un plébéien. Tout est planifié, au point que l'ordre soit représenté par une mécanique bien huilée, inhumaine.

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Ce sont la résilience et les conditions extrêmes de survie qui justifient cette violence, cette inhumanité froide qui rappelle l'absence de remords d'une machine. La manière dont on veut effrayer est amplifiée par le prisme "coréen". Pour faire simple, il fallait une imagination portée sur un autre plan d'existence pour chier des scènes pareilles. Globalement, des mecs encagoulés avec des lunettes thermiques se tiennent comme une ligne de CRS pour empêcher la foule d'avancer dans le train. Sauf que dans le Snowpiercer les CRS ont des hachettes qui brillent, qu'ils passent dans un poisson qu'ils se font tourner sans raison. Cette atmosphère flippante où tout ce qui est nécessaire à l'intrigue est expliqué par trois fois, et où tout ce qui n'est pas nécessaire est intriguant, est absolument merveilleuse.

https://www.youtube.com/watch?v=nX5PwfEMBM0

A l'échelle politique, le Snowpiercer est une abstraction intéressante. Ce pouvoir mystérieux qui vient de devant, qui vient de l'engin, cette représentation de la violence avec une extravagance glaçante, autant que cette loufoquerie colorée chez le riche et ce gris fade sur le pauvre, font état d'un spectaculaire microcosme. Avec des fantaisies étranges et des lubies coréennes, qui tournent autour des membres dans ce film (tantôt exposé à l'extérieur, gêlé puis brisé avec un marteau immense, tantôt tranché net, tantôt mythifié et canibalisé, tantôt inséré dans la machine), on insiste sur l'imagerie originale pour dépeindre une machine politique et sociale.

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Une version d'une réalité politique et sociale, qui est imprégnée un peu partout d'un parfum familier. Ce film est une sorte de conte, un état des lieux innovants d'un ordonnancement de la politique, et dans son genre un Manifeste. Tant intellectuellement qu'artistiquement, l’œuvre est une prouesse.

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CinémaCharal