Eric Zemmour est-il un maître Sith ?

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"La paix est un mensonge, il n'y a que la passion.Par la passion, j'ai la puissance.Par la puissance, j'ai le pouvoir.Par le pouvoir, j'ai la victoire.Par la victoire, je brise mes chaînes.La Force me libérera."

Eric Zemmour, intervention télé à propos des prénoms étrangers, Septembre 2018 (Non, je déconne c'est le Code Sith).

Quel rapport entre un Sith et Eric Zemmour ? J'ai trouvé que c'était une excellente question, à laquelle Iter Criminis pourrait répondre.

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Dans quel but ? Probablement aucun, sinon opérer une comparaison entre le portrait du "méchant" dans un univers de fiction, et celui du "polémiste" bien maltraité de nos jours. Nous ferons donc des parallèles, entre un monde et un autre qui n'ont presque aucun rapport, sciemment, afin de vous intéresser à la "Polémique".

Merci de votre admirable compréhension. 

La polémique est un art ancien, et bien français ! 

Du grec "Polemikos", le terme fait écho à un vocabulaire guerrier. Un sujet polémique est donc "disposé à la guerre". Le polémique fait référence à la nature d'un sujet discutable. Quant au "polémiste" c'est cet orateur ou écrivain, ou les deux, qui a du goût pour discuter l'opinion, de manière à poser le débat.

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Cependant, il le fait avec une tonalité particulière. On peut voir en La Bruyère, en Victor Hugo, ou encore Zola, et bien d'autres, des polémistes. Ils ont, par leurs œuvres ou le cours de leur parole, induit une réflexion en formulant une critique acerbe. Cette démarche est la traduction de ce qu'on pourrait appeler "l'étonnement philosophique". Un seul agent rationnel, ne perçoit pas comme normal un phénomène présenté comme courant. Il fait donc le choix de le critiquer avec virulence pour: 1/ Attirer l'attention des autres agents, qu'il peut considérer comme passif, 2/ Critiquer le modèle violemment, le dégradant un peu au passage par moment, 3/ Inviter à une réaction active qui vise à rétablir une normalité réfléchie, ancré dans une démarche justifiable.

Il faut faire attention, car le polémiste n'est pas toujours bien attentionné, en ce sens qu'il peut désirer faire réfléchir afin qu'on lui donne plus largement raison. En outre, le procédé impliquant une polémique, si c'est un humain qui la lance en lui octroyant un caractère sulfureux très à propos, suscite des procédés plus ou moins mesquins. Puisqu'il vise le sentiment qui conduit à la réflexion, le propos est parfois déplacé, moqueur, outrageux, comme il pourra être plus fin, éduqué et mesuré.

En ce sens, la voie que prend un polémiste est parfois perturbée par son cheminement. On peut donc hiérarchiser les polémistes, valoriser certaines polémiques, en flinguer d'autres. Il faut juste ne pas rejeter tout le répertoire, afin de s'intéresser à cet univers particulier. Une polémique, c'est une bonne baston d'esprits. Ils peuvent être curieux et informés, se faire la guerre pour une bonne raison, ou non et se foutre dessus pour rien bêtement.

Il faut dire que la majorité des "polémistes" du début de ce siècle se sont disqualifiés en finissant par tenir des propos de plus en plus tranchant. Devenus fous lorsqu'ils ont vu couler du sang lors de leurs premières apparitions télé, les Alain Soral, Marc-Edouard Naab et bien d'autres, ont cessé d'occuper un rôle de polémiste efficient à cause de certaines de leurs incartades. Ils seraient allés si loin, qu'on ne peut décemment plus les suivre. Ils sont donc hors jeu, à jamais chassés de l'audience.

Zemmour semble suivre le même processus de radicalisation que ses contemporains, tirant vers le côté obscur de la force oratoire. Il va, faisant de la vente de bouquin son dernier moyen d'expression dans des librairies "Underground" pour certains, normale pour d'autres. Pourtant, il occupe toujours une place médiatique active en honorant des invitations à chaque parution. Mais il occupe aussi une place médiatique passive (absolument immense et hypnotisante), en générant des kilotonnes de réactions sur tous les médias de France, réseaux sociaux compris.

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L'état des lieux général, c'est qu'on ne supporte plus la discussion avec lui. On ne supporte plus le débat, on ne supporte plus de débattre avec certains qui sont tout bonnement éliminés, ni de certains sujets -voire de certains sujets avec certaines personnes-. Il faut que l'intelligence soit diluée au politiquement correct, que cette dernière soit toujours présentable ou assortie d'une culture, mondaine et populaire, pour que nous puissions entendre quelqu'un disséquer une situation. Plus la situation est mondaine et quelconque, plus l'avis est net et sans relief, le plus il est dénué de réflexion à suivre et à comprendre, le plus il sera "unanime". Non pas que tout le monde pense dur comme fer la même chose sur ces sujets, c'est plutôt que personne n'en pense rien. De là, le rôle du polémiste est décuplé, car pour faire penser il fera indéniablement appel aux bas instincts. Bien que nous soyons conscients que dans la société des libres penseurs rien ne soit vraiment discuté, il est curieux qu'ils aient peur de leurs bas instincts, de leurs évidences.

Le débat sur le registre de la passion

Pour lutter contre la surprise sur un plateau, soit tout est mis en scène (on invite des gens pour leur faire dire quelque chose, c'est tout), soit les interlocuteurs sont mesurés (on invite des mecs futés en roue libre, mais on leur fait confiance). La polémique est pourtant la sœur de la politique, puisqu'elle questionne souvent la norme, les passions, les modes et met en perspective ce qui en principe n'est pas "à réfléchir". En gros, contre les dealers d'évidences et de faux semblants, on a le polémiste qui s'invite sur le registre de l'émotion pour faire s'exprimer des rationalités. Mise bout à bout les unes des autres, dans des formes littéraires ou oratoires adaptées (comme la moquerie, le pamphlet, le cynisme, l’exagération) on en arrive à une discussion mouvementée, qui amorcée par la passion, comme hameçonnée par elle, va faire jaillir les arguments et les contradictions. Cette dernière est donc intéressante, elle fait sortir les gens de leurs gonds, de leurs positions, et ils se mettent parfois à repenser une chose ou une autre, voir à enfin se décider à la penser lorsqu'il n'avait pas considéré l'idée comme un sujet.

Pour déterminer la vérité philosophique, la polémique est soit une perte de temps rapidement identifiée (c'est en gros une fumisterie qui ne résiste pas à l'exercice d'une pensée structurée), soit un moment crucial de remise en question dans un débat d'idées passionnées, qui une fois hors de la caricature, touche plus à la vérité qu'avant son éclosion. En principe, un polémiste de droite est donc un excellent client des démocraties actuelles. Emprunt de son "modernisme dégoûtant", l'époque ne plait à personne. A l'image des détracteurs de la Tour Eiffel, il y a eu des détracteurs de la Tour Monparnasse ou du musée Beaubourg. Eh bien, à l'image des détracteurs de la démocratie athénienne ou de la royauté, des gens questionnent la politique spectacle actuelle, et vont parfois bien plus loin.

C'est la que le polémiste se paume un peu, en exprimant des jugements de valeurs sur la société ancienne, sur la manière dont les affaires doivent être conduites, selon sa bonne morale.

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Dans le cas de Zemmour, il se pose comme un gardien de la tradition, scrute l'évolution de la société et s'exprime "comme un réac" face à n'importe quelle situation. La multiplication de cette espèce a permis de les cataloguer "comme des réacs", en gros des anti-progressistes, des vieux cons. Même si c'est plus dur à faire avec des mecs qui ont longuement été à gauche, comme un Michel Onfray, mais qui est avant tout un esthète et une sorte de chieur des pensées bien menées, certains le diront réactionnaire. Grand bien nous fasse, en somme, que des esprits fassent la morale sur les ondes. Libre à nous de garder ce que nous voulons, de discuter le reste, de tolérer sans penser comme on tolère ce qu'il ne tolère pas...

On dira sans mal que la "tolérance" est la seule vertu d'un jeune penseur, mais une forme d'abandon dans le processus visant à se poser des questions. Tolérer, c'est accepter. Tolérer toutes les évolutions, accepter cet état changeant, sans jamais justifier sa position, c'est se laisser bercer par les gens qui accomplissent des choses, qui créent des événements intellectuels et qui forgent des identités dans leurs combats. Sur le banc des intolérants, on trouve Eric Zemmour.

Ce que je trouve très curieux c'est la manière de répondre des personnes qui souhaitent le défaire, et me laisse penser que la France à grand besoin de sa nouvelle génération de polémiste. Pourquoi ? Pour la simple et bonne raison que Twitter sur Zemmour, écrire un article daubé sur Zemmour, ou pire le partager et se fendre d'un "Raclure de chiotte nazi" pour légende, ce n'est pas répondre à la polémique. Ce n'est donc pas être un polémiste soit même, et cela revient à se fixer à l'état zéro de la pensée; à savoir vivre sans comprendre ce qu'on tolère, et chier à la gueule des gens avec une maxime, une idée ou un projet. Sous couvert de sacro-sainte tolérance, d'idée d'ouverture, ou chie littéralement à la gueule des humains qui la questionne, et ce sans se poser de questions. Curieuse attitude.

Combattre un polémiste, c'est en devenir un. Combattre Zemmour dans cette histoire de prénom, c'est trouver une justification au fait qu'être français en portant un prénom étranger est possible. Pensez-vous que cela est difficile ? Impossible ? Que cela soit face à Zemmour, ou non, sauriez-vous répondre une chose à cela et l'expliquer, la justifier, l'argumenter ?

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Il ne serait pas malhonnête de dire que cela est possible, sinon facile. Et pourtant, personne ne saurait se vanter de l'avoir fait correctement chez les pontes des vieux médias. Sur ce plateau, et tous les suivants, on va cataloguer la personne pour discréditer sa pensée, mais personne ne va la discuter. Traiter quelqu'un de "Raclure de chiottes nazi" ne transforme pas quelqu'un en raclure de chiotte nazi, même si certains sont beaucoup à le faire. Cela revient en revanche à faire un plaidoyer en faveur des procès d'intention, des injures publiques, de catégoriser les gens et de les mépriser pour ça. Prendre l'habitude de gérer l'espace médiatique de la sorte, c'est aussi donner raison à des fous par moment, en les traitant comme les autres de merde quelconque, et en les laissant ainsi multiplier les démonstrations de bêtise.

A chacun sa sensibilité pour déterminer quel polémiste vous interroge le plus, même si cet intérêt peut très bien s'accompagner d'un sentiment de profonde détestation pour les idées et les personnages. Mais il ne faut pas oublier qu'à ne rien savoir démontrer et croyant penser des vérités, on finit très vite séduit par n'importe quoi.

Qui est Zemmour ? Comment est-il devenu le maître Sith ? 

Zemmour, je l'ai vu pour la première fois chez Ruquier. L'animateur aura regretté son passage en s'exprimant publiquement sur la question pour dire qu'il n'aurait "jamais dû lui donner la parole". Sans affection particulière pour Zemmour (mais vous l'aurez compris, avec une grande affection pour le rôle social d'une polémique et la tradition du polémiste), j'aurais tendance à dire que le génie de Ruquier a été de poser ces deux Sniper sur son plateau (surtout quand on voit le niveau de Charles et Angot, les enfants nuls et terribles du PAF français).

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De loin les meilleurs critiques, aussi injustes que clairvoyants, aussi inblairables que parfois dans le registre de la vérité indicible face au "travail" de quelqu'un, ils se complétaient et se corrigeaient d'une manière tout à fait inédite. Les premières fautes de goût intellectuel de Zemmour sont survenues sur ce plateau, avant que son ère médiatique se profile. Il a eu droit à tout; des places radio, télé, son émission, et une forme de gloire inédite d'amuseur intello détesté partout où il ne faisait pas un billet pour apparaître.

Bien vite, il est sortit du catalogue mais pas tout fait comme les autres. Ouvertement invité comme un outsider, presque comme un politique, ses phrases crues et son aplomb déconcertant lorsqu'il évoque sa "vision de la France" ont été considérés comme une sortie de route pour beaucoup. Mais vu qu'il gonfle les audiences en toutes circonstances, et que l'amuseur arrive à calmer des chroniqueurs à chaque passage, on continue de l'inviter sans appeler publiquement à le détester en sa présence. On patiente qu'il goupille une punchline meurtrière sur un sujet sur lequel la parole lui est donnée, et ça y est, la machine est en route. On veut, le "combattre". Jouissance ultime du polémiste, qui vient donc mettre des estocades en permanence, pour n'importe quel prétexte et sur n'importe quel sujet, sans même le connaître. Il est son propre médium sur place et suit la volonté des gens désaxés qui tentent de le coincer sur place. Quel intérêt, au juste ?

Désormais seul moyen de construire et faire survivre sa pensée est le livre, ce qui déclenche un cycle Zemmourien d'invitation/détestation. Les livres sont aussi des succès, car le polémiste est une créature politique française qu'il faut côtoyer pour se faire une idée selon certains. Les bourgeoises de gauche et de droite vont se nourrir de sa vision, pour la déconstruire et au besoin la remployer ou la combattre.

Bref, Zemmour passe de l'un à l'autre et s'en amuse vraisemblablement. Il commence à se faire d'ailleurs passer pour un môme de Drancy, Franco-français, capable de définir et d'expliquer ce qui constitue l'entité nationale. Changement d'image d'un mec qui critiquait des albums chez Ruquier et écrivait les jours à l'Elysée de Jacques Chirac. Sa formation intellectuelle et académique le lui permettent, mais n'est-ce pas déplacer de prendre ce rôle social, et surtout de se travestir en une version déclinée de la France black, blanc, beurre ? J'ai encore entendu personne le lui expliquer, mais j'ai vu des journalistes l'inviter à se crédibiliser sur ces sujets, histoire de faire assoire l'histoire de son enfance au déjeuner dominical des français qui mangent la télé allumé.

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Le duelliste est là de nouveau, pour échanger des coups de sabre sur les plateaux, diabolisant sa position pour l'exclure de l'Ordre. Si c'est dans l'absence de paix qu'il tire des passions, c'est bien dans cette débandade qu'il en tire un pouvoir et du pognon. Une résilience et des maximes de Maître Sith, même si au final on se moque bien de cette comparaison. C'est bien son esthétique légèrement machiavélique, qui commence à me faire penser à un empereur déjà déchu.

Pour autant, quelle victoire ? A l'inverse de l'Ordre théologico-philisophico-bullshito-politique que les Siths introduisent en carjackant la république, Zemmour n'a aucune ambition de régent. Pour rassurer la foule contre les polémistes, j'irais jusqu'à dire qu'aucun polémiste n'a d'ambition régente, sinon circonscrite à son égo.

Ils s'enferment dans les vapeurs artistiques des galeries, échouent dans les fauteuils des salons, derrière un bureau au fond des librairies. Si en France les polémistes sont conquis, c'est d'une part car on y revendique le droit de s'y exprimer, et d'autre part parce qu'on sait ne pas oublier un agitateur d'idée. Celui qui a eu de sa vie pour seule fonction de juger le temps et l'époque, est écouté au présent, mais cité dans le futur par la génération de polémiste qui se présente pour le remplacer.

Qui citera Zemmour comme Zemmour cite Murray ? Le temps nous le dira ! Comme disait Yoda: « Toujours par deux ils vont, ni plus, ni moins : le maître et son apprenti ». Quel élève tuera le maître ? Pour l'instant nul ne se présente à la succession, et c'est probablement pour ça qu'on tourne un peu en rond.

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