Daredevil annulé: Netflix va bien manger tes morts

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Il existe un monde où l'empire du divertissement ne se moque pas en permanence du spectateur.

Ce monde c'est celui où le spectateur insulte copieusement le créateur qui se fout de sa gueule en permanence. Sans chercher à atteindre un monde meilleur, ce spectateur prends des décisions comme un agent rationnel, et crache dans la bouche des responsables en cas d'erreur de jugement. C'est injuste ? Non, c'est comme ça.

Moi, j'ai pris la mauvaise décision rationnelle de regarder la troisième saison de Daredevil. Non pas qu'elle soit si mauvaise que ça, après nous avoir déjà fait perdre 20 heures de nos vies à ce stade on peut relativiser. A priori, l'ironie du sort est que les spectateurs l'ont plutôt bien accueilli. Mais elle s'intègre dans une dynamique bien plus pernicieuse, vous allez le comprendre.

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Avant de mêler ce personnage de fiction aux volontés terribles de Netflix, il convient de faire un point situationnel et de passer un bon moment nostalgie.

Créé par le quinté gagnant de Marvel Comics (Stan Lee, Bill Everett, Jack Kirby et Steve Ditko) Daredevil est un personnage fort et contrasté. Héros nocturne de Hell's Kitchen, ce vengeur masqué incarnant littéralement la Justice aveugle, distribue des grandes claques dans les sbires de Wilson Fisk. Il flaire les mauvais coup à 150 mètres, écoute la radio dans sa tête, et modélise l'espace malgré sa cécité comme une sorte de chauve souris. Fort de son sonar intégré, de son radar de recule, Matt Murdock alias DD est un bon gars sur les bancs des cours d'assises la journée.

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Samaritain, prêt à être pauvre pour aider son prochain, et même à clamser si besoin est; l'orphelin est un symbole de départ assez classique qui représente bien "le héros" de comics. Installé dans un trouple impliquant son ami avocat Foggy, puis une journaliste en devenir Karen Page, Matt lutte contre la corruption jour et nuit malgré ce handicap qui le rend tantôt insoupçonnable tantôt super agile.

Pour le public d'un âge moyen, vous avez peut être découvert ce super héros dans le film Daredevil, sortit en 2003, réalisé et écrit par Mark Steven Johnson (à qui on doit aussi Ghost Rider avec Nicolas Cage, faut pas l'oublier hein). Très noir et cynique, le héro prends place dans ce film de quasi série B catégoriquement barré et kitsch, où on ne respecte pas encore une charte bienséante et polissé, qui fera le succès d'Iron Man.

Assez impur, tout du moins pas très propre, ce film se révélait fascinant pour moi lorsque j'étais plus jeune. En quoi ? Eh bien le héros était stylé, très stylé; c'est tout. Incarné par un Ben Affleck au top de sa forme, moulé par un costume bordeaux en latex polymère et équipé d'une canne d'aveugle rétractable repensée en gourdin dynamique métallisé, Daredevil mettait des sacrés gouaches sous la pluie à Colin Farrel et Michael Clark Duncan.

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Oui. Sacré affaire. Entre deux prises de ju jitsu dans un bar de hell's kitchen, Le Tireur (Colin Farrel) tue des types en leur lançant des shurikens, des couteaux, ou à défaut des crayons de couleur bien taillés, voir des trombones dans la glotte. Bref quand Colin a balancé tout un office dépôt dans la gorge d'agents de sécu et de flics du NYPD, il ne reste qu'un seul espoir; un aveugle bien latexé pour torturer un peu ce monde de bandits déjà trop codifié.

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Au service de cette esthétique chelou, pas grand chose pour la défendre rétrospectivement, sinon une bonne séance de marade. C'est promis.

D'autres, se seront attaqué à la série Netflix et auront découvert ce personnage passionnant entre les mains de l'industrie The Defenders. Entre Jessica Jones, Luke Cage et Iron Fist, on va chier un reboot de Daredevil au format série standard Netflix, afin de créer un show pour les gouverner tous.

Passons sur la teneur faible en divertissement de ces autres programmes, et faisons la fleur de ne pas commenter la médiocrité évidente d'Iron Fist. C'était terrible, de faire tout ça pour ça, et vous le savez si vous avez passé une heure à vous concentrer devant ce blondinet qui tartine des ninjas en soutane dans les égouts sur des jours d'intrigue inutile.

Bref, Netflix sort un Daredevil qui met une saison à trouver son costume, errant littéralement sur des docks avec un bonnet décathlon en guise de masque pendant 10 épisodes. Fort d'être devenu une légende, on attaque la seconde saison avec un costume, avec un bâton en métal et un mindset élaboré pour des aventures interminables. Exit le Daredevil qui jette des gens sur les rails du métro ceci étant, Netflix en propose une version clean.

La saison 2 introduit le Punisher (dont on fera bien sûr une saison hein) et l'intrigue de The Defenders. En gros on va crapahuter dans les égouts, chercher les origines de Daredevil, sans vraiment de raison. Le seul personnage qui vaut le coup dans cette putain de série est bien Wilson Fisk. Les épisodes sur lui, son quotidien et son style impérial, c'est bien là l'intérêt réel de la série.

Alors on va le faire revenir dans une troisième saison épique et légendaire pour combattre le démon New Yorkais. Ce chapitre commencera bien sûr par la renaissance du héros et la revitalisation de la force antagoniste, ce bon Wilson.

Daredevil: Fer de lance de rien tout, gratuitement sacrifié sur l'hotel du grand foutage de gueule

Comment Daredevil revient à la vie pour être le sujet d'un sacrifice ? Quelle est la logique dans tout ça ?

Mes amis, il n'y a aucune logique. Très hésitant à l'idée de poursuivre cette série qui ne va nulle part, sinon alimenter du contenu à loisir, je me suis laissé convaincre par le retour de Fisk et les dires de quelques connaissances sur cette idée de renaissance quasi christique.

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Après qu'un bâtiment entier écrase Matt Murdock, il se relève avec un bobo à l'oreille interne qui vient ruiner ses pouvoirs. Le pauvre gars ne marche même plus droit, alors que Fisk manœuvre élégamment le FBI pour sortir du trou. Le démon revient sous sa forme boiteuse la plus aboutie, puisqu'il remet son bonnet de clochard et retourne dans les rues distribuer des bleus à des voyous qui semblent inlassablement charger et décharger des camions de nuit. Cette fois ci plus affaibli, il fait des aller retour entre les bas quartier et son lit d’hôpital caché dans le sous sol d'une Eglise.

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Bref, il se remet, tout le monde essaye d'enfler le Fisk mais il a encore un plan béton, rien n'y fera, tout finira bien par converger vers une tape sauvage entre les deux personnages. Je vous laisse profiter de l'issu inattendu de ces 10 heures de saison 3 sans vous spoiler, afin que vous puissiez vous faire une idée.

Jusque là, tout est bien qui fini bien. Le héros a remonté la pente pour défaire son ennemi, avec le renfort de ses coupaings. Il y a des dimensions très bien traité dans cette saison, comme le rapport avec la presse, avec le média, qui relatent des scandales et ne font pas uniquement état des hauts faits de Daredevil. Il y a également une dimension politique, contrôlée par Foggy qui prends enfin un sens et dépasse le cadre de son personnage attiré par les blondes et le pognon.

En soi, j'ai pas fondamentalement perdu 12 heures de ma vie à la fin de ces 12 épisodes, bien que rien ne soit si marquant que ça. En revanche, moins d'une journée après le clap de fin, sans même que mon avis soit posé, Netflix annonce que le show est annulé. Ils ont littéralement laissé une dizaine de jours à leurs abonnés pour le regarder, s'impliquer encore, avant de préfigurer l’arlésienne du siècle. C'est la guerre. Disney reprend ses droits, Netflix arrête, et on sent qu'on va avoir droit à un énième reboot sur Disney + ? Huh.

Ce qui m'amène à la question suivante, peut-on vendre des communautés de spectateurs ? 

Les levés de boucliers de fanatiques sur internet avaient l'air de dire que non, qu'ils aillent manger leurs mords. Quel intérêt de s'impliquer 30h dans une histoire avec des hauts et bas (parfois que des bas), pour en arriver à un moment où la guerre des droits, des plateformes et des audiences va nous disperser sans arrêt ? Quel mérite donne t-on au travail des équipes, et au respect des gens dans leurs fauteuils, qui veulent juste suivre le cours de la série comme on l'entend ?

Cependant, peu après la nouvelle tombe. Disney fait déjà du gringue, en postant des communiqués cryptiques qui disent en substance aux équipes et aux spectateurs "Merci c'était cool, on va ptêtre se faire un brunch un de ces quatre !". Tout le monde semble lire là, les yeux gorgés de larmes et de déception; "T'inquiète, on va pas non plus trop vous chier dans la bouche et tout refaire, on a compris frr".

Compris quoi au juste ? Revoyons l'action au ralentit Thierry.

Le communiqué de Netflix est le suivant: "Nous sommes extrêmement fiers de la troisième et dernière saison de la série et bien que cela soit douloureux pour les fans, nous estimons qu’il est préférable de fermer ce chapitre sur une note positive. Nous sommes reconnaissants envers le showrunner Erik Oleson, ses scénaristes, son équipe éblouissante et son incroyable casting, dont Charlie Cox en tant que Daredevil, et nous remercions les fans qui ont soutenu le spectacle au fil des ans." 

Le "bien que cela soit douloureux", "il est préférable", "note positive", est la formulation compatissante par excellence pour dire à quelqu'un qu'on en a strictement rien à foutre, mais que ça va arriver. Ouh oui ça va arriver. Quant à la petite touche qui dit "Merci d'avoir regardé, maintenant on arrête. Mais c'était cool. Et puis merci à l'équipe, elle taf bien, mais on en a rien à secouer". En soi, on se lance des fleurs, on dit merci mais déso pas déso et basta. Intéressante manière de traiter son client, de le fidéliser et même de s'excuser d'annuler une série que l'entreprise payée chèrement pour produire des contenus considère comme une "note positive". L'ambition était inutile, je crois, sinon pour poser au total une dizaine de saisons de super héros flingués, séparément et ensemble. Trop bien.

Suite de l'action, le communiqué de Marvel Studio: “Marvel est extrêmement reconnaissant au vaste public qui a aimé Daredevil de Marvel. Depuis le premier acte d’héroïsme du jeune Matt jusqu’à la naissance de Page, Murdock et Nelson, le voyage a été incroyable. “

Traduction: "C'est super ce que vous avez fait, et tous les cons qui ont aimé on vous adore. Vraiment."

Action rattrapé au dernier moment par une autre galipette: "Nous sommes incroyablement fiers des metteurs en scène et des scénaristes extraordinaires, à commencer par Drew Goddard et Steven DeKnight, Marco Ramirez et Doug Petrie et Erik Oleson, Charlie Cox, Deborah Ann Woll, Elden Henson, Vincent D’Onofrio, de tous les acteurs qui ont si bien réussi à donner vie aux personnages et de tous les membres de nos fantastiques équipes new-yorkaises. Nous attendons avec impatience d’autres aventures avec l’homme sans peur". 

Traduction: "Non vraiment, c'est super super ce que vous avez fait. -insert name dropping here- J'espère que vous allez chier autre chose rapidement."

Alors oui, il y a une controverse sur la dernière phrase. Est-ce qu'ils vont reprendre le flambeau ? Faire une Saison 4, qui ressemble à une Saison 1 ? Il faudra alors payer Disney + pour la suivre, alors qu'on avait commencé à mater ça sur Netflix à priori. Ou alors, ils se foutent littéralement de la gueule du monde et vont tout changer, tout remplacer, tout sagouiner, tout refaire. Peut être même, que ce sera mieux... Qui sait.

Mais dans les deux cas, le consommateur est vraiment pris pour un con. D'où la tribune, Netflix va bien manger tes morts. Aucune métaphore n'est possible pour décrire le degré d’absurdité et d''irrespect de ce genre de méthode. On va juste glisser vers un modèle de guerre progressive entre ces maisons, sans qu'à aucun moment on puisse respecter les univers (entre Marvel, Star Wars, et LSDA) pour faire un billet avec deux saisons, refaire un billet avec une troisième, démultiplier les billets en lâchant un truc pas terminé à quelqu'un qui va probablement pas le terminer.

Il existe également un univers où Daredevil réapparaitrait dans les autres formats Netflix, qui eux n'ont pas eu assez de succès pour être repris. Ce serait encore une interprétation de la douce et merveilleuse phrase: "Nous attendons avec impatience d’autres aventures avec l’homme sans peur". Comme s'il allait envoyer une carte postale.

Sommes-nous dans une ère temporalisé des divertissements fictionnels à ce point ? Faut-il être détaché des plateformes et des versions ? Et surtout, combien de temps allons-nous tourner en rond autour de ces machines à cash sans grand intérêt pour un spectateur, sinon lutter contre l'ennui en regardant plus ou moins toujours la même soupe, dont on rejoue éternellement la lecture ?

Netflix fait toujours au plus simple. En France, le catalogue n'a jamais eu grand sens par rapport à ce qui existe ailleurs; alors quel est leur but ? Nous sommes passés d'une ère de disette, où payer netflix revenait à y trouver des films de Guy Ritchie vu il y a 10 piges et des comédies françaises dont personne ne voulait, à une ère d'abondance d'adaptation de romans pour teenager foireux, de reboot en veux-tu en voilà et de production de Sitcom pour TOUS les publics, sur TOUS les sujets, et sans AUCUNE raison d'en rire ou presque. Il n'y a plus de passions, ni d'engouement des foules désormais. C'est une déferlante permanente de micro-communautés, sans arrêt souillées par un "stay tuned" infernal.

La Casa de Papel fonctionne bien par sa simplicité évidente et le fait que la boucle soit bouclé ? Faisons une troisième saison inventé de toute pièce, sans but particulier, et faisons la bien compliqué après avoir acheté les droits à une chaîne espagnole. Disney fait chier après 30h de série pour la récupérer ? Bats les couilles, lâchons tout et voyons ce qui arrive !

Il n'y a plus de passions, certes, plus d'engouement véritable, d'accord, mais quid de détruire la confiance qui règne entre les gens qui racontent des histoires et ceux qui les écoutent ? On n'est plus simplement dans l'abaissement des standards, mais dans le manque de respect criard. On brade une audience pour une autre. Changer le visage d'un super héros a déjà été fait, mais entrer dans cette dimension du droit des contrats, qui régit finalement le Show lui même, ce n'est rien d'autre qu'un abus.

Comment Netflix à pu entuber les gens à ce point là ? On se le demande bien ! Si Disney peut reprendre ses droits, comment ont-ils été confié (?), telle est la question. Eh bien, répondons simplement: En 2013 par le biais d'un partenariat avec Marvel. Le président de Marvel Entertainement a même déclaré ce jour là: « Ce deal est incomparable à tout ce qui s'est fait en termes d'échelle, et renforce notre engagement auprès de la marque Marvel, de faire vivre de bonnes histoires sur toutes les plateformes et avec tous leurs personnages. Netflix propose d'énormes opportunités en matière de storytelling, la spécialité de Marvel. Ce genre de séries épiques offre des possibilités narratives incroyables grâce au système on-demand, et les fans auront la possibilité de choisir à quel moment rentrer dans des aventures que l'on vous promet excitantes et engageantes. »

Oui, benh oui c'est "incomparable" en terme d'échelle de douille. C'est ça qui fait vivre les bonnes histoires sur TOUTES les plateformes. Et puis, on préfigurait là de manière bien plus clair l'idée. Netflix va t-il devenir cet incubateur à contenu, que nous payons tous les mois, par la "puissance de son storytelling" ?

Est-ce là le premier aveux de la société, qui va se mettre à standardiser le racontage d'histoires, au dé profit d'innovations louables ? Est-ce qu'ils sont déjà en train d'annoncer que leur capacité monstrueuse de production va devenir un studio pour tout le monde, que leur catalogue est un immense pilote ?

Quoi qu'il en soit, le directeur de Marvel ne perds pas le nord. Il récupère Daredevil, le héros qui marche le mieux, et il promet que ce sont les fans qui auront la possibilité de choisir à quel moment entrer dans ces aventures. Je crois que le mieux pour l'instant, c'est donc d'arrêter d'y rentrer.

Mange bien tes morts Netflix.

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TélévisionCharal