Handmaid's tale; torture du moyen âge, pouponnières chelou et modernisme fasciste esthétisé

Vu ce titre étrange, on pourrait se demander en quoi The Handmaid's Tale est un nouveau rendez-vous.

C'est bien simple, ce high concept américain est le bébé de Hulu (une plateforme VOD qui a produit quelques douceurs et quelques daubes), adapté d'une série de roman de Margaret Atwood, La servante écarlate (1985).

Etant donné la dimension rebutante et la violence esthétique de la série, chaque image de l’article montrera les brimades quotidienne du Giléad à la manière d’un touriste; rebutante et violente. Cordialement.

Etant donné la dimension rebutante et la violence esthétique de la série, chaque image de l’article montrera les brimades quotidienne du Giléad à la manière d’un touriste; rebutante et violente. Cordialement.

Pour pitcher ça rapidos: les femmes sont devenues stériles et devant la catastrophe à venir le fascisme repointe le bout de son nez. Sale histoire cette fois ci puisqu'il se réapproprie un catholicisme déviant centré autour de la cellule familiale, des bonnes moeurs et des valeurs du travail, de la hierarchie.

L'omniscience de Dieu ("Under his eye" étant le nouveau "Bonjour, comment ça va ce matin ?") et de sa morale sont les garants d'un monde sauvé, d'un paradis terrestre.

Brimade

Brimade

Nous suivons donc ce joyeux bordel après la transformation des USA en Gilead, un état fantasque géré par des "Commanders" ayant tout du noble anglais perverti, BCBG nouveaux riches.

Ces chefs de famille ont le privilège de pouvoir se reproduire. Leurs femmes étant stériles, on forme une dynastie de suivantes, possédée comme un objet par l'homme de la maison pour un cycle de gestation. On la viole en famille, elle porte l'enfant, le donne et s'en va recommencer plus loin.

Nous suivons donc une héroine servante, dans cet endroit fait de perversion blanchâtre, une dictature morose qui se galvaude de sauver le monde, seul pays qui fait naître des enfants.

Une thématique proche du fils de l'homme, même du Dernier Livre d'Eli, et toutes les conneries qui parlent de dictature futuriste visant à sauver le monde d'une fin proche, de nous préserver du chaos. Ce qui est marquant dans cette série c'est la surprenante alliance du fond et de la forme, pour servir un propos profond, dans un cadre soigné.

Vision individuelle d’une brimade collective.

Vision individuelle d’une brimade collective.

Disons qu'il devient rare de mêler un propos (assez précis, ici une reflexion d'ensemble sur le rapport Humain/Dieu, Homme/Femme, Société/Famille, Sexualité/Maternité) puis d'esthétiser un monde imaginaire en profitant de rouages connus de ce monde.

La réalisation met tout en oeuvre pour esthétiser cette dictature. Les uniformes sont standards, les structures de pouvoir le sont aussi. Tout est constant, créant ainsi un foyer ultime. La femme bourgeoise, dans son intérieur chaleureux, bleu turquoise, avec sa robe et ses talons tassés, bleu pareil. Les femmes de maisons, en jute propre, qui s'acquittent de toutes les tâches et des courses. Les hommes qui travaillent, campent le bureau, illustrant le mythe du Bonus Pater Familias, à la fois juste et mesurément cruel.

Attention, sur ce point rien n'est nouveau. George Lucas pompait déjà Léni Riffestahl pour instaurer un ordre esthétique dans sa représentation de l'ordre qui règne sur la galaxie. Bien d'autres s'en sont servis à nouveau pour montrer le groupe de méchants politiciens qui imposent des politiques impériales et proto-religieuse. Ce qui est intéressant dans Handmaid's Tales, c'est que tout cela prend place dans la cellule familiale, et les émotions prennent racines dans une chorale de personnages assez élaborés, pourtant aussi présentés comme "standardisés" par ce gouvernement violent et fanatique.

Vision collective d’une brimade individuelle.

Vision collective d’une brimade individuelle.

Vient enfin le propos, que l'on trouve en chaque "servante". Ces femmes dressées par des "Tantes" (reprenant toujours ce vocabulaire pseudo religieux) qui les torturent au moyen de pic à boeufs pour en faire de bonnes mères de substitution. L'esthétisme de leur couleur de prédilection, de leurs attributions et de leurs mutilations sont la clé de compréhension de cet équilibre malsain. Entre soumission et révolte, ces femmes reconfigurent la lutte.

Les interdictions qui concernent les femmes, et l'emploi terrible qui en fait, la vision que la société en porte, vise à "sauver la civilisation". De cette horeur, découlent aussi des compromis. Des femmes qui se haïssent en viennent à partager des désirs, des idées, voire des enfants (ouais, c'est le bordel). En ce sens la reconfiguration est humaine, évolue au gré des évènements, des aberrations normalisées et de la violence quotidienne. Elle s'exerce aussi en resistance de cette violence, renouant avec une vision du sacrifice, voire de la résistance (assimilé à du terrorisme au sein du Giléad).

Les choupies qui chient sur le Giléad Jour 1.

Les choupies qui chient sur le Giléad Jour 1.

Tous ces axes développés en huis clos, dans un cadre sobre, coloré pastel, laisse à penser que du Giléad on ne sort pas, et presque que l'état du monde lui permettrait de rester, de s'imposer comme une puissance du troisième millénaire, dont la violence, la cruauté et la lecture morale du monde lui permet à lui seul le miracle intime de faire naître l'enfant.

Quid d'un monde où la survie de l'espèce repose sur l'organisation de l'horreur ? Sur un retour de l'exploitation de fondamentaux biologiques ? Voilà la raison d'être de Handmaid's Tales.

S'agissant de l'image, certains épisodes sont excellemment bien réalisés. Sans gâcher le plaisir, la saison 2 révèle quelques merveilles. La violence de l'Etat, rend les enjeux dramatiques très forts. Comme dans un milieux carcéral, la moindre entorse à une règle met une pression très intéressante. Ainsi, tout ce danger, dans des foyers "parfaits", invite le spectateur à une scrutation constante. Cet état d'alerte est très bien géré, et se laisse parfois détendre par des débats moraux bien plus intéressants.

Les choupies qui chient moins sur le Giléad Jour 6 en ramassant la merde radioactive de toute la planète.

Les choupies qui chient moins sur le Giléad Jour 6 en ramassant la merde radioactive de toute la planète.

Le rythme de la série est bien sûr partagé entre un axe du présent, et un axe de flashback rappelant la vie d'avant, ou les éléments marquants de la chute dans les heures les plus sombres de cette histoire. Pour redresser le monde de ses torts, il faut une grande violence. Exercée par le Giléad, elle invite néanmoins à faire des parallèles dans le monde présent.

C'est là, d'ailleurs l'atout majeur qui se cache sous Handmaid's Tales. Ce délire moderne, sinon rétro-futuriste, à mi chemin entre science-fiction sobre et compte médiéval, permet des parallèles monumentaux. Nous parlions de la réalité morale plus haut, mais la réalité de l'information, de l'économie ou de la politique, existe aussi dans ce théâtre. Ainsi la saison 3 récemment sortie présente les super-marchés, la télévision du Giléad, et on y devine à force de se nourrir de ces codes, un grands mal être. Inspiré d'un soviétisme gris, d'une froideur, d'une inquiétude du manque, de la politique de l'unique, c'est la fadeur et un goût de métal qui reste lorsque l'on goûte l'architecture de n'importe quel mouvement de cette symphonie sociale.

Ils ont aussi un problème avec les yeux. C’est un délire sensoriel la justice pénale du Giléad.

Ils ont aussi un problème avec les yeux. C’est un délire sensoriel la justice pénale du Giléad.

Je vous invite en connaissance à vous renseigner sur cette petite série qui vous occupera sur 3 saisons.

Pour les autres, je livre mon avis sur la question. Il est à peu près sur que l'auteur du roman ici adapté, est une universitaire très engagée. Le parallèle avec la société qui court de 1985 à nos jours est donc évident, tant dans des points de détails (les femmes qui n'ont pas le droit de lire, d'acheter, d'être) que sur la trame de fond (une théorie de "la femme utile et asservie").

Enfin ce retour du médivalisme, dans les tortures, les mythes et les éducations renforcent la mission Christique du Giléad, et met des grandes soufflettes à la subordination par l'Eglise des femmes. On voit bien dans les "colonies" du Giléad un enfer sur mesure, un goulag religieux. On voit aussi dans les tenues, un parallèle évident à l'esthétique religieuse, au servage, à cette logique de "voeux" pour Dieu, qui sont en réalité une soumission à l'homme. Cet imaginaire rappelle beaucoup le vieux (mais honnête) Surveiller et Punir, sa lecture du supplice et sa fonction sociale, autant qu'un imaginaire esthétisé.

La torture asceptisée, le procès à huis clos et à charge. Le retour de l'inquisition sauve l'espèce, la replonge très vite dans une barbarie sans microbe et questionne aussi la vulnérabilité de nos sociétés faces aux problématiques qui l'attend. La mort vient du dessus, et on voit encore en Dieu un très bon coupaing pour expliquer aux gens que la fin est proche sans repentir. Fameux récit apocalyptique qui a posé plus de culs dans les églises au cours de l'histoire, que le principe de charité. Il a bon dos le seigneur, encore. Mais de tout temps, les hommes machiavéliques ont sur lui donner du sens.

Cet homme machiavélique a dans la série, tout pouvoir politique et moral. Ils sont entre eux des carnassiers dangereux, l'homme est bien un loup pour l'homme dans Handmaid's tale. La femme aussi est louve pour l'homme. Et il faut insisiter sur l'idée de louve, car Handmaid's Tale tente à priori de démontrer que c'est tout à fait le cas.

Un des face cam les plus creepy et cool du Giléad.

Un des face cam les plus creepy et cool du Giléad.

Les louves, ce ne sont pas des loups.

Si les hommes mettent permanentement en valeur la vieille vision réac des "qualités féminines", qui sont en gros le parfait kit de la maman mimi, les personnages féminins s'emploient constament à démontrer l'inverse en entrant dans la lutte, sinon le terrorisme. Elles teintent à leur façon cette lutte, de moments de compréhension très féminins, de coopération d'une ingéniosité rare et de soutien (dont on nous montre que les hommes en sont bien incapables).

Cette guerre des sexes est ici montrée d'une façon tout à fait insupportable. La narration permet de mettre en valeur la douleur que peut ressentir quelqu'un que l'on prive de lire. Il est rare d'orchestrer si bien un univers, pour que les règles en soient comprises à ce point.

Fameuse Brimade du Caillou

Fameuse Brimade du Caillou

Y'a t-il des points négatifs ? Suis-je en train de sucer Handmaid's Tales jusqu'à la garde ?

Je te rassure brave lecteur d'Iter Criminis, voilà un peu d'acide. Il est possible que ma présentation ait pu t'agacer, et je le comprends. La série fait reposer l'argumentaire de cette chorale (avec plusieurs personnages, qui ont des arcs narratifs qui se rencontrent) sur une idée de dictature qui suit une apocalypse nuancée, réintroduit une dictature de droit divin et torture sa population pour en extraire une seule chose; l'ordre absolu, la survie, l'enfant.

De là l'analyse sur le fond porte pour partie sur des thèmes contemporains comme la place de la femme dans la société, le droit à l'enfant, la violence politique et institutionnalisée, l'avènement fantasmé d'un ordre futur, tout en réexploitant une ère et une esthétique assez obscurantiste, assez cliché médiéval et barbare.

Si l'esthétique en met un coup, il est répétitif et il faut sortir des sentiers battus pour l'exploiter encore. Il faut déplacer les personnages, opérer des rotations, développer l'intrigue de chacun d'entre eux selon des rapports de force en constante reconfiguration.

Il y a dans Handmade's Tales une gestion du secret, dans la cellule privée, et de ce qui dépend du public, qui répond de l'horlogerie suisse. Les largeurs que l'intriguent permet parfois sont ainsi très héroïques, rappellent les beaux moments de suspense d'un film d'espionnage, de résistance. Dans ce style un peu vieu fusil (auquel on fait des appels du pied sous la table), il devient presque facile de donner cette couleur à la noblesse humaine, sans précisément donner un sens au propos.

Que veux t-on réellement dire ? On donne rarement la parole aux personnages extérieurs, souvent béats ils ne font que "continuer le capitalisme". Ils prennent au sérieux l'affaire du Giléad, mais le Canada impuissant incarne un état faible, seulement capable de recueillir et de réinsérer les "migrants". Le point négatif de la série est là.

Pour sortir peu du fantasme, qui est assez semblable dans V pour Vendetta, il faut donner corps à la résistance. Assez passive hors du Giléad, désinformée, sinon indifférente en s'achetant la conscience de réinsérer les migrants dans une société sans avenir, sans enfants. Pourquoi ce manque de fonds chez l'alternative qu'une démocratie sensée représente ? Ces gens n'ont pas l'air conscients, n'ont pas l'air heureux.

Ils sont spectateurs, comme nous, dans un monde non fictionnel, là où V enfile les culs avec ses bottes de cavalerie, ses gants en cuir et ses poignards fantaisies. V fédère et convainc progressivement l'entité "Peuple" de se joindre à la cause. Sa vie est ainsi un sacrifice pour réquilibrer la balance. Le côté faible de la balance de la série dans le cas présent c'est la vision de "l'occident".

Clairement, l'idée est que nous laissons faire. Abstraction faite d'une quelconque erreur de prise de partie dans la réalisation, il faut remettre les choses à leur place.

La saison 3 (attention spoiler) introduit une idée intéressante. Un enfant passe la frontière, sa mère de substitution a la chance de le revoir. Il est fait mention avec le père de substitution de savoir si on parlera à cet enfant de sa famille au Giléad. Voilà un trouple bien curieux, dont seul cette série nous réserve la curiosité (faut l'avouer).

Cet enfant étant l'oeuvre d'une servante écarlante, son devenir, "ce qu'il y a de meilleur pour lui" selon les protagonistes est intéressant, surtout vu la relation qui unit beaucoup de personnages à cet enfant. L'horreur c'est que la vie les a unis, continuant de chaque côté de cette frontière imaginaire, sans que l'on sache jamais ce qui est vraiment mieux pour lui. Sans que l'on sache finalement, malgré les circonstances, qui l'aimera le plus, qui lui propose le meilleur futur.

En somme, dans Handmaid's Tales on ne sait pas bien ce que l'avenir réserve, et qui du machiavélisme ou de l'activisme remportera le grand combat de la survie de l'espèce.

TélévisionCharal